Une composition allemande

« Clac de fin » ou « les trois coups » en Allemagne aujourd’hui ? C’est selon nostalgie déjà d’un passé « merkelien » ou attention à des inflexions dont on ne peut pas se désintéresser ? Soyons certains que les marchés optent pour cette deuxième attitude. Avec surtout trois points d’attention : la politique budgétaire, la nomination à la tête de la Bundesbank et la politique européenne. Même s’il est de bon ton de parler de continuum d’un Chancelier à l’autre, « le changement, c’est maintenant » !

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Berlin | Les actualités économiques et financières

Les choses s’accélèrent en Allemagne ! Les Libéraux et les Socio-démocrates ont déjà donné leurs blancs-seings respectifs à la formation de la coalition « feu de circulation », au cours du week-end dernier. Après le rouge et le jaune, ce fût au vert (la couleur des Grüne) de s’allumer un peu plus tôt cette semaine. Et c’est aujourd’hui que le Bundestag doit porter Olaf Scholz à la Chancellerie fédérale. Aux yeux du marché, trois sujets sont à suivre de près, au nombre de ceux que le nouveau Cabinet devra traiter : l’orientation budgétaire, le prochain président de la Bundesbank et les initiatives européennes.

On le sait ; les positions budgétaires des Verts et des Libéraux sont antagonistes, au moins sur le papier. Les premiers militent pour un plan d’investissement de 50 milliards d’euros par an, et ceci sur les dix prochains exercices. Dans le sillage de ce volontarisme affirmé, ils veulent revenir sur le « frein à l’endettement », qui stipule que le gouvernement fédéral ne peut avoir un déficit structurel de ses comptes (le solde des comptes, corrigé de l’effet du cycle conjoncturel) supérieur à 0,35% du PIB. Pour mémoire, il devrait atteindre 5% du PIB cette année (sic !) ; il est vrai que la contrainte est mise entre parenthèses depuis 2020, épidémie oblige, et doit être remise en place en 2023. Les libéraux ne sont traditionnellement pas de cet avis. Ni la remise en cause de cette règle de « saine gestion publique », ni la perspective d’une hausse des impôts ne sont des points ouverts à la discussion.

Faire converger ces lignes parallèles (en référence à l’ambition de l’homme politique italien Aldo Moro de favoriser un rapprochement au cours des années 70 entre la Démocratie chrétienne et le Parti communiste ; il en mourra, assassiné par les Brigades rouges en 1978) n’a, a priori, rien d’évident. Et pourtant, l’ambition de la nouvelle coalition allemande est bien de suivre en même temps ces deux routes, celle des Verts et celle des Libéraux. Comment est-ce possible ?

Je ne sais pas si on peut parler d’ingénierie financière (en fait jouer de l’effet de levier, mais en dehors du périmètre des comptes fédéraux) ; mais les grandes options de financement sont déjà, si ce n’est connues, déjà bien repérées :

  1. accroître les capacités de financement des entreprises publiques, pour leur permettre d’investir davantage ;
  2. promouvoir les investissements privés, en élargissant les capacités d’intervention de l’institution financière public, KFW ;
  3. réduire les subventions néfastes au climat, voire simplement inefficaces ou superflues.

On parle aussi d’une modification de la règle de calcul du solde structurel. L’idée serait qu’il apparaisse en fait plus excédentaire qu’estimé jusqu’alors. Cela permettrait de dépenser davantage sans redouter les foudres de la loi constitutionnelle ! Attention, « de la coupe aux lèvres, il peut avoir loin » et la proposition paraît juridiquement bancale et économiquement dangereuse : que vaut une loi d’airain, dont on s’aperçoit qu’elle est construite sur un concept, sans doute pas flou, mais difficile à quantifier ? Évoquons enfin la proposition un peu « roublarde », qui consisterait à « mettre les bouchées doubles » en matière de dépenses fédérales d’investissement en 2022, avant que le « frein à l’endettement » ne soit réintroduit l’année suivante.

Tout ceci rapporterait pas mal d’argent, même en laissant de côté les « tours de passe-passe » évoqués juste au-dessus. Selon trois chercheurs, Krebs, Graichen et Steitz, au moins 176 milliards d’euros sur la période 2022 – 2025. On frôlerait alors l’enveloppe de 50 milliards par an, voulue par les Verts !

Passons à la nomination au poste de président de la Bundesbank. Jens Weidmann, à la tête de la banque centrale allemande aujourd’hui, quittera ses fonctions à la fin de l’année. Au long de ces dix années de présidence, il s’est fait fort de tenir une ligne très bundesbankiènne de déclinaison de la politique monétaire (indépendance, stabilité des prix avant tout, souci de la communication claire et pour le reste peu de goût pour l’interventionnisme). On sait que l’approche a été mise à mal tout au long de son mandat ; de la crise de la dette européenne à celle du COVID. Au point que la tradition bundesbankiènne est apparue désuète et est devenue progressivement minoritaire dans l’environnement monétaire européen. Comment alors ne pas se dire que l’ambition de la nouvelle coalition gouvernementale, au travers du choix de la personnalité qui succèdera à Weidmann, devrait être de repositionner la Bundesbank plus au centre des décisions monétaires de la Zone Euro, sans pour autant la couper de ses racines ? Plusieurs pistes apparaissent : plus insister auprès de l’opinion allemande sur la nécessité de garantir la stabilité financière de toute la Zone Euro (centre et périphérie) et accompagner la vraisemblable mue du modèle économique allemand (d’une croissance tirée d’abord par les exportations et fondée sur un strict contrôle des coûts salariaux à une approche visant à réduire les excédents extérieurs – depuis 2010, 7% du PIB en moyenne annuelle ! – et mettant davantage l’accent sur les dimensions sociales et environnementales).

Si tant est que l’analyse fasse sens, qui sera l’« heureux élu » ? Des noms ont évidemment circulé, comme Claudia Bush, numéro 2 aujourd’hui de la Bundesbank, Isabel Schnabel du directoire de la BCE ou Jörg Kukies, secrétaire d’Etat au ministère des finances en charge de l’Europe et des marchés financiers. Pour différentes raisons (positionnement doctrinal pour la première et rôle-clé dans leurs postes actuels pour les seconds), ces pistes paraissent aujourd’hui abandonnées. Joachim Nagel « tiendrait la corde ». Au-delà de sa formation académique, il apparaît davantage comme un banquier que comme un économiste. Il est passé par la Bundesbank (responsable des marchés puis de l’informatique et des relations internationales en tant que membre du directoire) et il est aujourd’hui responsable-adjoint de la division bancaire de la Banque des Règlements Internationaux (BRI, la banque centrale des banques centrales). On note dans son parcours deux étapes qui raisonnent dans le contexte actuel : consultant auprès du Parti social-démocrate dans les années 90 et membre du conseil exécutif de KFW. De quoi donner davantage de couleurs à un profil, dont on retiendra la légitimité établie à l’intérieur de la Bundesbank et un possible agnosticisme en matière d’analyse monétaire, qui lui permettrait d’insuffler les inflexions nécessaires. 

Finissons par la question européenne. Les propositions de la coalition pourraient être perçues comme « décoiffantes » ; qui plus est davantage à Paris qu’à Berlin ! Notons ces deux principes (pointés par l’Institut Jacques Delors) :

  1. « s’engager à définir les intérêts allemands à la lumière des intérêts européens et agir dans un esprit de service de l’UE dans son ensemble » ;
  2. « une Europe capable d’agir, mais aussi stratégiquement souveraine ».

La déclinaison de ces principes confirme cette impression d’une Allemagne sur le point de « changer de braquet » en matière européenne :

  1. conduire l’Union vers un Etat fédéral européen ;
  2. transformer la conférence sur le futur de l’Europe, initiée par les Macronistes du Parlement européen (le groupe Renew) en convention constituante ;
  3. avancer sur certains sujets à quelques pays ;
  4. passer à la majorité qualifiée en matière de politique étrangère ;
  5. renforcer le Parlement européen en lui donnant le droit d’initiative ;
  6. mettre en place le système du spitzenkandidat (la tête de liste du parti ayant emporté l’élection au Parlement européen devient Président de la Commission).

Une France, qui plus est en pleine campagne électorale, va-t-elle saisir la main de l’Allemagne pour avancer de conserve ? Du bout d’un ou de deux doigts, possiblement ; plus, cela paraît plus compliqué !

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