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Analyse et gestion extra-financière : la multiplication des chausse-trappes

Le métier d’analyste et de gestionnaire ESG (Environnement, Social, Gouvernance) s’avère de plus en plus complexe. Jusqu’à présent, l’état de l’art consistait principalement à établir un scoring sur le triptyque ESG des émetteurs. Face à la masse du nombre d’entreprises à évaluer, et à son coût considérable, l’approche qualitative nécessaire à l’analyse extra-financière s’est peu à peu atténuée au profit de l’analyse quantitative, fondée sur des données chiffrées plus ou moins standardisées.

Or, celles-ci ne reflètent pas toujours la réalité des pratiques réelles des entreprises et ne se focalisent pas assez sur leur cœur de métier spécifique. D’où les ratés de place récents comme Orpea, où un journaliste qui a disposé de temps (2 ans) pour ses investigations, a réussi à révéler des errements profonds de cette entreprise qui étaient restés hors du champ de vision des analystes ESG et financiers.

La réglementation européenne espère remédier à ces dysfonctionnements en améliorant la qualité de la donnée ESG publiée par les entreprises. Essentiellement avec la directive SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation) qui vise à aider les investisseurs en leur donnant une information plus transparente sur l’intensité avec laquelle les produits financiers prennent en compte les caractéristiques environnementales ou sociales ou investissent dans des investissements durables. SFDR oblige les gestionnaires d’actifs et les conseillers en investissement à publier des informations spécifiques quant à la manière dont ils prennent en compte deux considérations essentielles : les risques en matière de durabilité et les principales incidences négatives. C’est ce que l’on nomme la double matérialité. D’une part, les entreprises et institutions financières sont responsables de la gestion du risque financier que les facteurs socio-environnementaux génèrent sur les résultats et, d’autre part, ces mêmes entreprises et institutions financières doivent pleinement assumer la responsabilité des impacts négatifs – avérés et potentiels – que leurs décisions feraient peser sur la société et l’environnement (la « cité »).

Cette double matérialité fait l’objet d’une lutte sévère sur les normes qui régiront l’ESG au niveau mondial puisque les Américains ne veulent prendre en compte à ce jour que la matérialité simple, c’est-à-dire les risques financiers induits par les facteurs ESG. Les normes comptables à venir, vont donc faire l’objet d’une bataille intense entre les deux continents, puisque la double matérialité n’aura de sens que si l’environnement ET le social sont pris en compte par les normes comptables.

Le principal écueil de cette réglementation, applicable dès maintenant, est que les données des entreprises, et notamment celle sur les principales incidences négatives, ne sont pas au rendez-vous. Les gestionnaires et les investisseurs risquent donc de rester dans le flou pendant 5 à 10 ans, ce qui ne va pas atténuer les critiques de greenwashing faites à l’ESG.

Pour couronner le tout, le Texas a décidé d’appeler au boycott des acteurs financiers dont la politique climat menacerait l’industrie fossile. Cette annonce a été faite par Glenn Hegar, républicain en charge des finances de l’État, qui ne craint pas de dénoncer un complot : « L’ESG a produit un système opaque et pervers dans lequel certaines sociétés financières ne prennent plus de décisions dans le meilleur intérêt de leurs actionnaires ou de leurs clients, mais utilisent plutôt leur poids financier pour pousser un ordre du jour social et politique entouré de secrets. » Une loi de septembre 2021 prévoit en effet de limiter les contrats entre le Texas et les entreprises qui veulent réduire leurs liens avec les entreprises carbo-intensives. La réponse de ces gestionnaires est plutôt inquiétante : BlackRock, qui gère le plus gros ETF ESG du monde, a aussitôt répliqué qu’il avait investi plus de 100 milliards de dollars au Texas dans les entreprises du secteur de l’énergie.

Et si la crédibilité des gestionnaires de l’ESG reposait en premier lieu sur la cohérence de leur démarche extra-financière quitte à ne pas hésiter à contredire sur certains points les desiderata de leurs clients ? Après tout, il y a vingt ans, la réduction de l’univers investissable lié à l’ESG allait à l’encontre des thèses de Markowitz enseignées dans toutes les meilleures écoles et qui lui ont valu le prix Nobel d’économie en 1990.

Prec.
La question centrale des marchés mondiaux reste celle du coût de l’ajustement entre offre et demande potentielles aux US
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