Banques centrales : prises en étau entre inflation et ralentissement

Dans cette analyse, Florent Wabont (Ecofi) décrypte un moment charnière pour la Fed et la BCE, confrontées à un choc inédit lié à la guerre au Moyen-Orient. Derrière une apparente stabilité des taux, les lignes commencent à bouger.
Entreprises > L'actualité économique et financière
©Fibee

Dans cette analyse, Florent Wabont (Ecofi) décrypte un moment charnière pour la Fed et la BCE, confrontées à un choc inédit lié à la guerre au Moyen-Orient. Derrière une apparente stabilité des taux, les lignes commencent à bouger.

La guerre au Moyen-Orient rebat les cartes pour la plupart des banques centrales. La hausse des prix de l’énergie qui en découle laisse présager d’une augmentation de l’inflation et d’une baisse de l’activité au cours des prochains mois. L’ampleur de ce choc reste toutefois suspendue à la durée et à l’intensité du conflit, deux paramètres difficilement prévisibles. C’est dans ce contexte que la Fed et la BCE ont tenu leurs réunions de politique monétaire les 18 et 19 mars derniers. Comment ont-elles adapté leurs discours et que peut-on anticiper pour les prochains mois ?

Les faits

La Fed a laissé son taux directeur inchangé sur une fourchette comprise entre 3,50 % et 3,75 % à l’issue de sa réunion du 18 mars dernier. Seul Stephen Miran (membre remplaçant et proche conseiller de Donald Trump) s’est porté en faveur d’une baisse de 0,25 %, en votant contre la décision retenue. Au regard des répercussions de l’éclatement du conflit au Moyen-Orient, les projections économiques trimestrielles de l’institution font état d’une inflation plus élevée. La Fed prévoit désormais une inflation de 2,7 % pour 2026 (+0,3 % par rapport aux prévisions de décembre 2025), 2,2 % pour 2027 (+0,1 %) et de 2 % pour 2028 (inchangée). La croissance du PIB est, quant à elle, attendue à 2,4 % pour 2026 (+0,1 %), à 2,3 % pour 2027 (+0,3 %), à 2,1 % pour 2028 (+0,2 %) puis à 2 % au-delà (+0,2 %). Le taux de chômage est prévu stable à 4,4 % pour 2026, à 4,3 % pour 2027 (+0,1%) et 4,2 % ensuite. Les dots – prévisions anonymes du niveau des taux directeurs par chacun des membres de la Fed, y compris les non-votants – sont restés relativement dispersés. Selon la médiane de ces projections, une baisse de taux est encore prévue en 2026 suivie d’une autre en 2027. Autre fait marquant, le niveau médian des taux directeurs envisagé à long terme (approximation du taux neutre d’équilibre) s’élève désormais à 3,1 %, en augmentation par rapport aux 3 % de décembre 2025 et aux 2,5 % de fin 2023. Enfin, lors de la conférence de presse, Jerome Powell (actuel président de la Fed) s’est montré plutôt évasif concernant l’impact du conflit au Moyen-Orient sur les prévisions économiques, en raison de la grande incertitude engendrée par un tel événement.

De son côté, la BCE a également laissé ses taux inchangés le 19 mars dernier. Le taux de facilité de dépôt se situe donc toujours à 2 %, le taux de refinancement à 2,15 % et le taux de prêt marginal à 2,40 %. La BCE a révisé à la hausse ses prévisions d’inflation, en intégrant de manière exceptionnelle des données datant du 11 mars, s’agissant tout particulièrement des prix de l’énergie. L’inflation totale est anticipée à 2,6 % pour 2026 (en hausse de 0,7 % par rapport aux prévisions de décembre 2025), à 2 % pour 2027 (+0,2 %) et à 2,1 % pour 2028 (+0,1 %). À horizon identique, l’inflation hors énergie et alimentation est prévue à 2,3 % (+0,1 %), 2,2 % (+0,3 %) et 2,1 % (+0,1 %). Contrairement à la Fed, la Banque centrale européenne s’attend à une baisse de l’activité. La croissance du PIB est attendue à 0,9 % pour 2026 (-0,3 %), 1,3 % pour 2027 (-0,1 %) et 1,4 % pour 2028 (inchangée). Lors de la conférence de presse, Christine Lagarde s’est montrée prudente quant à la situation géopolitique. Les taux directeurs sont toujours jugés « à la bonne place » et les anticipations d’inflation bien ancrées. La BCE ne s’impose pas de « chemin prédéterminé » et garde toutes les options ouvertes en fonction de l’évolution de la situation.

Notre analyse

En comparaison du document publié le 9 mars dernier (disponible ici), l’évolution du contexte géopolitique semble s’éloigner de notre scénario central initial, qui tablait sur un conflit d’une durée de 4 à 6 semaines. Un scénario hybride, à mi-chemin entre l’« enlisement » et l’« embrasement », voit sa probabilité d’occurrence augmenter nettement. Cela implique une hausse de l’inflation plus marquée et un recul plus prononcé de l’activité.

Ainsi, en fonction de l’évolution de la durée et de l’intensité du conflit, la piste d’une remontée des taux directeurs n’est pas à écarter, […]

S’agissant de la BCE, notre analyse des critères nécessaires pour envisager la possibilité d’une hausse des taux directeurs conserve sa pertinence. À ce stade, le statu quo, consistant à « voir au travers » de ce choc d’offre négatif, demeure notre scénario central. Nous n’adhérons donc pas aux anticipations des marchés, qui tablent désormais sur 3 hausses de taux en 2026. Cette perspective dépend toutefois de deux paramètres, par nature imprévisibles : la durée du conflit (et avec elle celle du blocage du détroit d’Ormuz) et son intensité (zones de production d’hydrocarbures touchées, perturbations d’autres voies maritimes…). Si les prévisions présentées par la BCE intègrent une augmentation transitoire de l’inflation (i.e. 2,6 % en moyenne annuelle pour 2026, avant un retour à la cible des 2 %), d’autres cas de figure qualifiés d’« adverse » et de « sévère » ont également été présentés. Ainsi, en fonction de l’évolution de la durée et de l’intensité du conflit, la piste d’une remontée des taux directeurs n’est pas à écarter, comme en témoignent d’ailleurs certains propos de membres de la BCE relayés par la presse financière. Si le conflit s’étend dans le temps, avec une nouvelle hausse des prix de l’énergie et une accentuation des tensions logistiques, la crainte d’effets de second tour (augmentation des prix par les entreprises, renégociations salariales…) pourrait inciter la BCE à resserrer sa politique monétaire. Néanmoins, et comme évoqué dans notre précédent document, la situation actuelle diffère grandement de celle de la guerre en Ukraine. L’installation du conflit pourrait entraîner des conséquences plus marquées sur l’activité, limitant ainsi les risques d’effets de second tour. Bien que le mandat de la BCE soit exclusivement lié à la stabilité des prix, ces effets négatifs sur la croissance économique seraient par ailleurs accentués en cas de resserrement monétaire et pourraient perturber la dynamique de l’inflation à moyen terme. À cet égard, il convient de noter que la traduction des anticipations de marché sur les rendements obligataires des pays de la zone Euro correspond d’ores et déjà à un resserrement monétaire implicite et à un durcissement des conditions financières. À titre d’illustration, le taux à 2 ans allemand est ainsi passé de 1,99 % fin février à 2,67 % le 20 mars et de 2,64 % à 3 % pour le taux à 10 ans. Comme mentionné la fois précédente, la situation géopolitique place les banques centrales face à un dilemme qui n’admet aucune solution prédéfinie…

Ecofi, Bloomberg.
Dernières données hebdomadaires disponibles au 20/03/2026.
SourcesEcofi, Bloomberg. Dernières données hebdomadaires disponibles au 20/03/2026.

Concernant la Fed, notre scénario d’un statu quo prolongé demeure également inchangé. La possibilité d’une hausse des taux directeurs en 2026 a également augmenté. Plusieurs éléments méritent néanmoins d’être soulignés. Premièrement, et au regard de l’augmentation des prix de l’énergie observée jusqu’à présent, les effets inflationnistes du conflit au Moyen-Orient semblent sous-estimés dans les projections dévoilées par la Fed. Ce choc d’offre négatif vient par ailleurs s’ajouter à un terrain déjà inflationniste, en lien avec l’augmentation des droits de douane et l’évolution des prix dans certaines catégories des services hors immobilier. Deuxièmement, il en va de même concernant les prévisions de croissance. La hausse des prix de l’énergie menace le consommateur américain, pour qui les revenus réels disponibles ralentissent depuis plusieurs mois et le taux d’épargne est relativement bas. Le marché de l’emploi demeure par ailleurs encore fragile et le durcissement des conditions financières par le biais de la baisse des actifs risqués et l’augmentation des taux d’intérêt de marché (cf. l’exemple de l’Allemagne) pourrait altérer cet équilibre instable. Troisièmement, et bien que paradoxal au vu de la situation, le relèvement des prévisions de croissance, notamment celles à long terme, s’explique probablement par la prise en compte de l’accroissement des gains de productivité, potentiellement liés à l’intelligence artificielle.

Cette situation alimente par ailleurs la thèse avancée par Kevin Warsh, le futur remplaçant de Jerome Powell, tablant sur une intégration rapide des gains de productivité liés à l’IA et leur caractère désinflationniste susceptible de justifier des baisses de taux. L’estimation du taux neutre réalisée par les membres de la Fed mentionnée précédemment, elle aussi en augmentation, suggère néanmoins la nécessité de conserver des taux directeurs plus élevés qu’auparavant en période « normale ». Un élément supplémentaire dans l’équation qu’il conviendra néanmoins de déchiffrer dans un second temps…

Sources

Source : Ecofi, au 20 mars 2026.
Les performances passées ne sont pas un indicateur fiable des performances futures. Document non contractuel. Les analyses et les opinions mentionnées
ci-dessus représentent le point de vue de l’auteur. Elles sont émises en date du 20 mars 2026 et sont susceptibles d’évoluer. Elles ne sauraient être interprétées comme possédant une quelconque valeur contractuelle. Ce document est produit à titre purement indicatif. Il constitue une présentation conçue et réalisée par Ecofi à partir de sources qu’elle estime fiables. Ecofi se réserve la possibilité de modifier les informations présentées dans ce document à tout moment et sans préavis. Il est produit à titre d’information uniquement et ne constitue pas une recommandation d’investissement personnalisée.

Sur le même sujet :

Prec.
Marchés : entre IA et géopolitique, le retour aux fondamentaux
La bourse > L'actualité économique et financière

Marchés : entre IA et géopolitique, le retour aux fondamentaux

Dans son analyse, Pierre Pincemaille (DNCA Investments) souligne que les marchés

Suiv.
Un bilan patrimonial en ligne pour passer à l’action
Un homme tient des jumelles pour illustrer les perspectives d'investissement

Un bilan patrimonial en ligne pour passer à l’action

Comprendre sa situation patrimoniale est souvent plus complexe qu’on ne

Publier sur la Fibee Academy

Faites nous parvenir votre proposition de publication et nous vous contacterons à réception.
Pour toutes questions, merci de nous contacter sur academy@fibee.fr.

En envoyant votre publication via ce formulaire, vous autorisez Fibee à la lire, la corriger si nécessaire et la publier sur son site, toujours en mentionnant votre nom. Vous restez pleinement propriétaire de votre travail : vous conservez tous vos droits d’auteur et pouvez réutiliser votre texte où bon vous semble. L’article publié reste sous votre responsabilité exclusive ; Fibee ne peut être tenu pour responsable du contenu que vous soumettez. Soumettre un texte ne garantit pas automatiquement sa publication, mais notre équipe s’engage à vous faire un retour bienveillant et transparent. Votre contribution doit être personnelle, respecter les règles de citation et ne contenir aucun propos diffamatoire, discriminatoire ou contraire à la loi.