Valérie Rizk, macroéconomiste chez Banque Richelieu, décrypte les trois grandes actualités économiques de la semaine. D’abord, l’accord commercial Japon–États-Unis, bien plus favorable que prévu, ouvre la voie à une appréciation progressive du yen, soutenue par la perspective d’un resserrement monétaire de la BoJ. En parallèle, la BCE a maintenu ses taux inchangés, se félicitant d’une inflation enfin à l’objectif de 2 % et d’une économie plus robuste que redouté, tout en restant dans une posture « data dépendante ». Enfin, l’enquête de crédit bancaire en zone euro montre un frémissement de la demande de prêts, malgré un contexte mondial incertain. Les entreprises restent prudentes, les ménages redémarrent lentement, et les conditions de crédit restent resserrées. Conclusion de la semaine : les banques centrales temporisent, les marchés ajustent, et les devises (yen en tête) retrouvent une dimension stratégique. Une synthèse incontournable pour qui cherche à anticiper les mouvements de taux et de change dans les prochains mois.
L’accord commercial cadre entre le Japon et les Etats-Unis, plus favorable qu’initialement anticipé, ouvre la voie à la poursuite de l’appréciation du Yen, mais pas sans à-coups.
L’actualité aura été chargée cette semaine au Japon, marquée avant tout par l’accord commercial cadre avec les Etats-Unis, finalement plus favorable à la croissance des deux pays que cela n’avait été initialement anticipé. Les contours de l’accord incluent :
- L’abaissement des tarifs sur les exportations japonaises vers les Etats-Unis à 15 % contre les 25 % qui prévalaient jusqu’alors, y compris pour l’industrie automobile nipponne ;
- En contrepartie, le Japon s’engage à débourser USD 550 Mds en prêts et garanties de la part d’institutions affiliées au gouvernement afin d’encourager l’investissement des entreprises japonaises aux Etats-Unis dans des secteurs clés tels que les semiconducteurs ou l’industrie pharmaceutique ;
- Également, le Japon s’engage à importer davantage de produits agricoles américains, en particulier le riz, le Premier Ministre Japonais indiquant que cela ne se ferait pas au détriment des producteurs locaux ;
- Donald Trump fait part, de son côté (sans confirmation des japonais), de son optimisme quant à la constitution d’une JV US-Japon pour financer un projet de gazoduc en Alaska sans pour autant spécifier s’il s’agissait du projet à USD 44 Mds cher à l’administration américaine pour 1 300 km de pipelinetransportant le gaz jusqu’à l’usine de liquéfaction en préparation à l’exportation ;
- Notons en revanche, que les surtaxes de 50 % applicables aux exportations japonaises d’acier et d’aluminium vers les Etats-Unis restent en vigueur, ne faisant à ce stade pas partie de l’accord. Pas d’accord non plus lié au secteur de la défense ;
- Enfin, si l’inclusion de l’industrie automobile nippone est une bonne nouvelle pour le Japon, les constructeurs automobiles américains peuvent, eux, faire grise mine, les importations en provenance du Japon se retrouvant ainsi favorisées par rapport aux importations les concernant depuis le Canada ou le Mexique, toujours soumises aux 25 % de tarifs sectoriels.
- L’abaissement des tarifs sur les exportations japonaises vers les Etats-Unis à 15 % contre les 25 % qui prévalaient jusqu’alors, y compris pour l’industrie automobile nipponne ;
Cet accord, plus favorable qu’initialement anticipé, relève les perspectives économiques du Japon, un pays qui reste très dépendant du commerce extérieur, en particulier vers les Etats-Unis et pour son industrie automobile (cf. graphiques ci-dessous), de quoi favoriser d’une part la poursuite de la hausse du Yen, également facilitée, d’autre part, par la capacité désormais plus forte de la BoJ de poursuivre son cycle de resserrement monétaire (taux directeur actuellement à 0,5 %) compte tenu d’une inflation encore éloignée de l’objectif (inflation des prix à la consommation à 3,3 % en juin contre un objectif de 2 %).
Exportations nettes du Japon en 2023, par destination

Exportations nettes du Japon vers les Etats-Unis en 2023, par produit

Note de lecture : nomenclature sectorielle SITC rév. 2.
Du côté des marchés, si l’annonce de l’accord a été saluée sur les bourses d’actions, notamment ailleurs de par le monde, en anticipation de nouveaux autres accords à venir, la devise, elle, est restée plutôt sensible à la situation politique locale, ballotée en baisse par les rumeurs d’une démission imminente du Premier Ministre suite à la défaite de son parti ce dimanche à l’élection sénatoriale en début de semaine, puis par la publication de chiffres de l’inflation plus faibles qu’anticipé pour la région de Tokyo en juillet, en fin de semaine. Quoi qu’il en soit, le résultat de l’élection pourrait bien déboucher sur une politique budgétaire légèrement plus accommodante, la coalition au pouvoir devant désormais trouver des compromis avec les oppositions dans le cadre de sa seule majorité relative au sein des deux chambres
Notre avis : Les événements de la semaine au Japon pourrait bien faire évoluer la conjoncture vers davantage de croissance ce qui devrait soutenir le Yen, conformément à notre anticipation d’une cible de taux de change USD/JPY à 140/145 d’ici la fin 2025. En revanche, du côté des taux souverains, l’incertitude revient : la BoJ a désormais les mains moins liées pour procéder à une nouvelle hausse des taux directeurs d’ici à la fin de l’année (cf. hausse des anticipations de marché ci-dessous), de quoi soutenir encore davantage le Yen ; et à long-terme, la perspective de nouvelles largesses budgétaires pourrait bien tirer les taux à nouveau à la hausse (cf. évolution des courbes forward ci-dessous). Dans ce contexte, nous relevons notre anticipation de taux BoJ à 0,75 % fin 2025 (contre 0,5 % auparavant) et celle du JGB 10 ans à 1,75 % (contre 1,5 % auparavant).
Anticipations du marché concernant le taux directeur BoJ

Courbes JGB spot et forward à fin 2025

Enquête sur le crédit bancaire en Zone Euro : la demande de crédit remonte doucement ralentie par le contexte mondial incertain.
Cette semaine, la BCE publiait son enquête trimestrielle phare sur le crédit bancaire en Zone Euro pour le 2T25.
Du côté des entreprises, la demande de crédit remonte mais seulement lentement, malgré la baisse des taux d’intérêt en lien avec la poursuite de la baisse des taux BCE. Le contexte global très incertain, miné par la guerre commerciale et les conflits armés a pu ralentir le rebond, les entreprises différant leurs plans d’investissements dans l’attente de plus amples clarifications (en particulier sur les droits de douane américains).
Evolution de la demande de crédit des entreprises et facteurs contributifs
Solde net des banques interrogées, rapportant une augmentation de la demande, en %
Facteurs contributifs, en points de pourcentage

Aussi, les conditions de crédit aux entreprises restent inchangées, l’assouplissement apporté par la baisse des taux étant compensé par le durcissement de l’appétit pour le risque des établissements bancaires, en anticipation de la détérioration de la conjoncture. Ceux-ci sont désormais plus vigilants face aux entreprises les plus exposées à la guerre commerciale.
Evolution des conditions de crédit aux entreprises et facteurs contributifs
Solde net des banques interrogées, rapportant un raffermissement des conditions de crédit, en %
Facteurs contributifs, en points de pourcentage

Du côté des ménages, la demande de crédit hypothécaire remonte plus franchement, tandis qu’à l’inverse, celle de crédit à la consommation ne rebondit que faiblement. Là encore, le contexte global d’incertitude a pu peser sur la propension à consommer des ménages.
Evolution de la demande de prêts immobiliers des ménages et facteurs contributifs
Solde net des banques interrogées, rapportant une augmentation de la demande, en %
Facteurs contributifs, en points de pourcentage

Evolution de la demande de crédits à la consommation des ménages et facteurs contributifs
Solde net des banques interrogées, rapportant une augmentation de la demande, en %
Facteurs contributifs, en points de pourcentage

S’agissant des conditions de crédit aux ménages, elles se raffermissent que ce soit pour les prêts immobiliers ou les crédits à la consommation, mais de manière encore plus prononcée pour les seconds. Les concernant, au-delà du durcissement de la politique d’octroi (augmentation des marges, durcissement des règles applicables en matière de collatéral), les banques rapportent également la hausse du taux de rejets.
Evolution des conditions des prêts immobiliers aux ménages et facteurs contributifs
Solde net des banques interrogées, rapportant un raffermissement des conditions de crédit, en %
Facteurs contributifs, en points de pourcentage

Evolution des conditions des crédits à la consommation aux ménages et facteurs contributifs
Solde net des banques interrogées, rapportant un raffermissement des conditions de crédit, en %
Facteurs contributifs, en points de pourcentage

Notre avis : L’enquête sur le crédit bancaire en Zone Euro est un rendez-vous important pour la BCE, lui permettant de mesurer la qualité de la transmission de sa politique monétaire à l’économie réelle (les entreprises se financent très largement à travers le crédit bancaire en Zone Euro, plutôt que directement sur les marchés). Les résultats du 2T25 ne sont pas surprenants. Globalement, les taux pratiqués par les établissements bancaires baissent, dans le sillage de la baisse des taux directeurs, et la demande de crédit des agents privés (entreprises et ménages) se rétablit petit à petit. L’évaluation des conditions de crédit sur la période (stables pour les entreprises, plus fermes pour les ménages) et son évolution attendue au 3T25 (en assouplissement) est une boussole intéressante pour la BCE. Ainsi, à ce stade, la situation reste cohérente avec l’orientation de politique monétaire voulue par l’institution, c’est-à-dire, une orientation neutre, qui ne soit ni accommodante ni restrictive, étant données les perspectives économiques actuelles. Dans ce contexte, nous n’avons pas de raison de faire évoluer notre anticipation de taux d’intérêt directeur pour la Zone Euro (taux de dépôt entre 1,75 % et 2 % fin 2025, la baisse de taux supplémentaire de 25 pbs n’intervenant qu’à partir de septembre 2025, en cas de choc macroéconomique supplémentaire).