Les annonces de BNP Paribas AM ne sont pas un simple fait social, mais le symptôme d’un basculement profond. La gestion active traverse un moment de vérité : face aux ETF à bas coûts, aux statistiques SPIVA et à des marchés ultra efficients, la promesse traditionnelle de surperformance ne suffit plus. Le modèle du “bon stock-picker” généraliste s’essouffle.
Alain Pitous montre que l’active ne disparaît pas, elle se transforme. Là où l’indice ne sait pas répondre — crédit, solutions à profil de risque défini, small caps, thématiques spécialisées — elle garde toute sa pertinence. À condition d’évoluer vers une logique de système : processus clair, spécialisation assumée, ingénierie produit… et usage intelligent de l’IA. Une lecture lucide pour comprendre pourquoi 2026 pourrait marquer la vraie mue de la gestion active.
La gestion active en 2026 : pourquoi elle doit évoluer, et comment
La gestion active vit un paradoxe. Jamais les marchés n’ont été aussi riches en données, en signaux et en outils d’analyse avec une volatilité assez forte en fait (merci Trump hein).
Et pourtant, sur les segments les plus liquides — grandes capitalisations, marchés actions développés, portefeuilles proches des indices — l’argument central de l’active (“je peux faire mieux que le marché”) est de plus en plus contesté, chiffres à l’appui.
Les jeunes investisseurs sont peu enclins d’investir via de bons vieux fonds classiques.
Ce décalage force une conclusion : la gestion active n’est pas condamnée, mais elle doit changer de nature. Moins “stock-picking généraliste”, plus “système d’investissement” : processus, spécialisation, ingénierie produit… et usage concret de l’IA.
C’est quand même une chance incroyable de pouvoir s’appuyer sur ces nouveaux outils.
1) Le constat : une pression structurelle, objectivable
Le premier fait, et il est difficile à contourner dans un article sérieux, est statistique : surperformer durablement après frais reste rare.
Les publications SPIVA (S&P Dow Jones Indices), régulièrement citées dans l’industrie, documentent des taux élevés de sous-performance des fonds actifs par rapport à leurs indices de référence, particulièrement en actions sur les horizons longs.
Et encore ces chiffres sont faussés : beaucoup de fonds disparaissent chaque années et ce ne sont pas les meilleurs qui partent…
Le message n’est pas que “personne ne surperforme”, mais que la surperformance persistante est une exception, et que les chances diminuent quand on se rapproche d’un univers très efficient (large caps liquides, information abondante).
Cette réalité se double d’un second fait : le coût d’opportunité devient visible. La montée en puissance des ETF — transparents, liquides, et à frais faibles — place l’active en concurrence permanente, non pas sur la qualité du discours, mais sur la performance nette et la constance.
En 2025, l’industrie mondiale des ETF a atteint un record d’environ 19,85 Tn$ d’encours (fin 2025) selon des chiffres relayés à partir d’ETFGI, illustrant l’ampleur du “changement de plomberie” dans la gestion collective.
Enfin, la pression est aussi industrielle : la gestion active traditionnelle supporte des coûts croissants (données, IT, conformité, distribution) dans un contexte où les investisseurs acceptent de moins en moins de payer “l’alpha promis”. Cela pousse le secteur vers deux issues classiques : la taille (pour amortir) ou la spécialisation (pour justifier).
Pas de doute que ces éléments font partie de la réflexion de BNPP AM et sa décision de supprimer 1200 postes.
2) La réaction de l’industrie : consolidation, ETF actifs, acquisitions ciblées
Face à cette tension, l’industrie ne reste pas immobile via consolidation qui vise les synergies et la simplification des gammes. La liste est longue.
Deuxième réaction : l’ETF devient un “wrapper” de distribution incontournable, y compris pour l’active.
Les chiffres sont parlants : ETFGI indiquait que les encours mondiaux investis en ETF activement gérés atteignaient 1,86 T$ fin novembre 2025, après une croissance très rapide sur l’année. Cela signifie que le débat n’est plus “active vs passive”, mais de plus en plus “quelle active, dans quel format, à quel prix, avec quelle promesse”.
Troisième réaction : des acquisitions ciblées sur les zones de croissance.
Goldman Sachs a annoncé (1er décembre 2025) un accord pour acquérir Innovator Capital Management, pionnier des ETF “defined outcome”.
Innovator affichait 28 Mads $ d’actifs sur 159 ETF au 30 septembre 2025, et la transaction est décrite comme un moyen d’accélérer dans le segment des ETF actifs et des solutions “payoff” (buffers, income, growth) — un type d’active qui vend une trajectoire de risque, pas seulement un pari de titres.
On voit aussi, côté grands acteurs mondiaux, une stratégie plus explicite : BlackRock projette par exemple que les encours mondiaux des ETF actifs pourraient atteindre 4,2 Tn $à l’horizon 2030
3) La bascule : l’active ne disparaît pas, elle change de terrain
Cette recomposition dessine une frontière claire : l’active “moyenne” sur indices liquides a de moins en moins d’espace économique. Pour tout dire : il reste encore beaucoup trop de fonds qui ont une régularité de performances sous le Benchmark de 2 à 5% par même dans des sociétés de gestion réputées… L’argument commercial pour les conserver est tout simplement ridicule.
En revanche, l’active conserve (et peut renforcer) sa légitimité là où l’indice n’est pas une solution complète, ou là où les contraintes créent une opportunité :
- Crédit et obligataire : marchés fragmentés, instruments nombreux, liquidité variable, importance de l’exécution et du contrôle de risque. Même SPIVA Europe souligne que les taux de sous-performance sont souvent plus bas en fixed income qu’en equity, ce qui ouvre davantage de fenêtres pour l’active
- Solutions et ingénierie : “defined outcome”, gestion à volatilité cible, allocation dynamique… Ici, l’active se juge sur la capacité à construire un profil de risque compréhensible et tenu dans le temps. L’acquisition d’Innovator par Goldman s’inscrit exactement dans cette logique.
- Alternatifs liquides, macro, thématiques spécialisées, small/mid caps : moins d’efficience, plus de dispersion, plus de valeur potentielle pour des équipes avec une compétence réellement distincte (données propriétaires, expertise sectorielle, accès au management, maîtrise microstructure).
Autrement dit, la question n’est plus “active ou passive”, mais : où l’active est-elle structurellement utile, et sous quelle forme l’investisseur est-il prêt à la payer ?
4) Le chapitre IA : pas “une machine à battre l’indice”, mais un système d’investissement
L’erreur fréquente consiste à réduire l’IA à un fantasme : un modèle qui “prévoit” le marché. La réalité opérationnelle est plus intéressante. L’IA devient un levier de transformation de toute la chaîne de valeur : recherche, décision, risque, exécution, reporting.
Les cas d’usage déjà poussés par les grands acteurs sont révélateurs : l’IA est mise au service de la production d’insights, de la personnalisation du conseil et de l’industrialisation du reporting. Et c’est logique : avant même de “faire de l’alpha”, un asset manager peut gagner en productivité et en qualité sur des tâches massives (lecture, synthèse, veille, mise en cohérence, explicabilité).
La bascule la plus prometteuse, en 2026, se situe ici : passer d’une gestion active fondée sur des individus à une gestion active fondée sur un système. Un système, c’est :
- des règles de décision explicites (quand acheter, quand vendre, quand réduire) ;
- des contrôles de biais (contre le “narratif” qui domine) ;
- une architecture risque/exécution qui limite les erreurs coûteuses ;
- une traçabilité suffisante pour rendre l’approche auditable.
Dans ce cadre, l’IA devient un accélérateur : elle ne remplace pas le jugement, mais elle réduit le temps entre information et décision, augmente le champ couvert, et améliore la discipline. L’avantage compétitif, demain, ne sera pas “d’avoir de l’IA”, mais d’avoir des données pertinentes, un processus robuste et une gouvernance des modèles.
Conclusion : moins d’active moyenne, plus d’active outillée, spécialisée et vérifiable
- La gestion active de 2026 ne disparaît pas : elle se trie.
- Il faut se débarrasser rapidement de la gestion active moyenne : elle tire l’ensemble du reste de l’entreprise vers le bas et coûte cher en termes de résultats mais aussi d’image.
- La consolidation illustre l’effort de survie par la taille.
- La croissance des ETF actifs montre l’effort de réinvention par le format et le prix.
- Les acquisitions comme Innovator signalent une bascule vers l’active “solution” et l’ingénierie de résultats.
Au fond, l’industrie est en train de passer d’un monde où l’active se justifiait par l’autorité (“faites-nous confiance”) à un monde où elle doit se justifier par la preuve (“voici le process, les coûts, le risque, et la valeur ajoutée”). Dans ce nouveau régime, les gagnants seront ceux qui combinent trois éléments : spécialisation, outillage (dont l’IA, mais pas seulement), et auditabilité.
En tout cas, l’option de rester sans rien faire en espérant qu’enfin cette année soit l’année de la gestion active est une voie sans issue.
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