Buy now, pay later : un soutien durable à la consommation des ménages américains ?

C’est probablement la divergence macro la plus frappante dans l’environnement actuel : celle, aux Etats-Unis, entre la croissance du PIB, qui s’établit à +2,9% en glissement annuel au 3e trimestre 2023, et celle du RNB, en contraction -0,1% sur un an. Un écart loin d’être anodin puisque ces[4] deux agrégats économiques sont censés mesurer la même chose – la croissance économique – par deux prismes différents : la croissance de la production de richesse intérieure pour le PIB, la croissance des revenus perçus par les agents économiques nationaux pour le RNB. Habituellement, les deux mesures évoluent de manière quasiment identique dans le temps. Or, on observe aujourd’hui une divergence historique, qui mérite d’être considérée pour deux raisons :

  • d’une part, de tels écarts sont rarissimes. En dehors la période actuelle, on n’en relève que deux depuis les années 1950 : en 1989-1990 et 2007-2008. Dans les deux cas, ils ont été suivis par une récession.
  • d’autre part, le RNB est aujourd’hui en contraction (-0,1% YoY), ce qui a toujours coïncidé, depuis l’après-guerre, avec une récession.

Comment expliquer cette divergence ? Une croissance du PIB nettement supérieure à celle du RNB suggère généralement que la croissance est alimentée, via la consommation, par une dépendance accrue au crédit et/ou par une propension à puiser très largement dans l’épargne disponible. Cela est cohérent avec le surprenant dynamisme de la consommation des ménages aux Etats-Unis que l’on a observé au cours des derniers trimestres.

En effet, malgré une nette contraction des revenus réels depuis 2 ans et alors que l’envolée des prix a largement pesé sur les dépenses de consommation dans la plupart des économies développées, il n’en a rien été côté américain : par rapport à leur niveau d’avant covid, les ventes au détail en volume ont progressé de 15% aux Etats-Unis contre seulement 2% en zone euro et une contraction de -2% au Royaume-Uni. Et si une partie de l’écart s’explique par des différences de policy mix[1] et de comportement de consommation pendant le covid, ce n’est qu’une partie de la question puisque l’écart entre les zones s’est sensiblement creusé en 2023.

En réalité, la consommation des ménages américains a été soutenue par les deux facteurs qui expliquent la divergence entre la croissance du PIB et celle du RNB.

D’une part, une utilisation intensive de l’épargne pour financer la consommation. Si les ménages américains ont quasi intégralement utilisé les excès d’épargne accumulés pendant le covid – et dopés par les plans de relance Biden – ils ont également très peu constitué de nouvelle épargne au cours des derniers trimestres. Le taux de constitution de l’épargne est ainsi tombé à 3,9% du revenu disponible en moyenne en 2022-2023, très loin de la moyenne de 6% des dernières décennies.

D’autre part, une dépendance accrue au crédit. L’utilisation du crédit revolving, associé aux cartes de crédit, a fortement augmenté depuis ses creux de début 2021, faisant plus que rattraper sa tendance pré-covid. Mais ce n’est pas tout.

En effet, face à l’envolée des taux sur les cartes de crédit, qui ont dépassé les 20% cette année, les ménages se tournent de plus en plus vers une autre forme de financement de la consommation : le buy now, pay later (BNPL). Le principe est simple : étaler sur quelques mensualités (souvent 4) le paiement d’un achat et, surtout, la plupart du temps, sans frais ni intérêts. Les entreprises qui proposent ce type de solution se rémunèrent généralement de deux manières :

  • d’une part en prenant une commission sur les achats (en arguant, auprès des commerçants, que l’accès au BNPL permet d’augmenter sensiblement le panier moyen).
  • d’autre part en appliquant des pénalités de retard à l’acheteur, dès le premier jour de retard de paiement d’une échéance.

Ce système n’est pas nouveau mais son utilisation a cru significativement au cours des dernières années. Selon une étude menée par le Consumer Financial Protection Bureau, le montant total des BNPL des cinq plus gros acteurs du secteur est passé de 2Md$ en 2019 à plus de 24md$ en 2021. Et la tendance n’a fait que s’accélérer depuis, notamment face au niveau des taux d’intérêts sur les cartes de crédit et autres prêts à la consommation. Ainsi, selon les dernières chiffres d’Adobe sur les achats en ligne pendant la période des fêtes (1e novembre – 31 décembre), les dépenses effectuées par BNPL se sont élevées à près de 17Md$, un nouveau record. C’est à peu près l’équivalent de la croissance moyenne sur une période similaire (2 mois) du crédit revolving ces dernières années.

Si les bénéfices potentiels du BNPL sont réels (augmentation de la valeur du panier moyen d’achat, meilleure qualité/durabilité des produits achetés etc.), il présente aussi des risques significatifs, comme le souligne une récente étude de Wells Fargo :

  • à ce stade, les BNPL ne sont pas remontés aux principales agences de crédit. Autrement dit, il n’existe aucun moyen précis, pour un prêteur, de savoir combien de BNPL un consommateur peut détenir ni pour quel montant.
  • les BNPL n’étant pas centralisés ni régulés de la même manière que les cartes de crédit, cela pose un problème en termes de protection de consommateur, notamment un net accroissement du risque de surendettement ou d’achats impulsifs déconnectés des moyens réels ; risque qu’avait d’ailleurs souligné la Fed de Kansas City dès 2021 dans une étude sur le sujet[1].
  • enfin, d’un point de vue macroprudentiel, la difficulté à mesurer le volume réel des BNPL peut conduire à une forme de « dette fantôme », induisant un risque que les ménages soient plus endettés que ne le montrent les mesures traditionnelles. Embêtant quand un des arguments – notamment de la Fed – en faveur de la résilience économique est justement la bonne santé du bilan des ménages. Comme le résume Tim Quinlan, l’un des co-auteurs de l’étude de Wells Fargo : « More worryingly, BNPL does this in de facto stealth mode because it largely flies beneath the radar of both regulators and policymakers ».

A ce stade, le phénomène du BNPL ne semble pas poser de risque systémique majeur. En revanche, il souligne encore davantage la fragilité et le caractère « en trompe l’œil » de la bonne santé récente de l’économie américaine. En résumé, celle-ci a été essentiellement soutenue par la consommation privé, laquelle est alimentée par une surconsommation de l’épargne disponible et par un recours accru au crédit, celui-ci étant vraisemblablement bien plus important que ne le laissent supposer les mesures traditionnelles, au regard de la forte augmentation récente de l’usage du BNPL. Cette situation commence à montrer des signes de fragilité, en témoigne la hausse récente des défaillances sur les cartes de crédit.

Cet équilibre précaire peut tenir si le marché du travail américain ne connait pas de dégradation majeure. Avec la baisse de l’inflation, les revenus réels retrouveraient peu à peu le chemin de la croissance et cela permettrait de prendre le relai sur le front de la consommation, avec in fine une divergence entre le PIB et le RNB qui se comblerait quelque part au milieu du gué, évitant la survenue d’une récession.

En revanche, si les (très) mauvaises données parues au début du mois dans différentes enquêtes (forte chute des intentions d’embauche dans l’enquête JOLTS[3], baisse quasi inédite de l’emploi à temps plein dans le rapport emploi du BLS, effondrement de la composante emploi de l’ISM Services[2]) venaient à se confirmer et que l’emploi connaissait un réel coup de frein au cours des prochains mois, il est très probable que cette consommation à crédit connaîtrait elle-même un coup d’arrêt assez brutal. Et dans ce cas, c’est vers le bas que l’écart PIB/RNB se comblerait, avec à la clé la matérialisation d’une récession.


[1] The Appeal and Proliferation of Buy Now, Pay Later: Consumer and Merchant Perspectives – 10 novembre 2021. Lien : https://www.kansascityfed.org/research/payments-system-research-briefings/the-appeal-and-proliferation-of-buy-now-pay-later-consumer-and-merchant-perspectives/

Termes et définitions
1. policy mix. Le Policy Mix est un concept qui désigne l’ensemble des politiques publiques qui sont mises en œuvre par…
2. ISM Services. L’indice ISM Services est un indicateur économique qui mesure la santé des services aux États-Unis. Il est composé…
3. JOLTS. L'enquête JOLTS collecte des données sur les offres d'emploi, les embauches, les démissions, les licenciements et d'autres séparations (comme les retraites).
4. Consumer Expectations Survey ( ces ) Le Consumer Expectations Survey (Enquête sur les Attentes des Consommateurs) est une enquête périodique qui vise à mesurer les attentes et les perceptions des ménages concernant différents aspects économiques, tels que l'inflation, les dépenses de consommation, le revenu disponible, le crédit, l'épargne et l'emploi.
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