Choc énergétique : derrière le pétrole, la vraie fracture des marchés

Dans son analyse, Pierre Pincemaille, Secrétaire général de la gestion chez DNCA Investments, décrypte une crise énergétique plus complexe qu’il n’y paraît. Au-delà des tensions géopolitiques et des annonces contradictoires entre Washington et Téhéran, c’est toute la chaîne de valeur qui se désorganise, notamment du côté des produits raffinés. Si les marchés restent focalisés sur le pétrole et le gaz, les déséquilibres en aval alimentent déjà des tensions inflationnistes. Entre anticipations de hausses de taux et repositionnements sectoriels, les investisseurs naviguent dans un environnement incertain, où inflation et croissance restent étroitement liées.
Vue d'un puit de pétrole
©Fibee

Dans son analyse, Pierre Pincemaille, Secrétaire général de la gestion chez DNCA Investments, décrypte une crise énergétique plus complexe qu’il n’y paraît. Au-delà des tensions géopolitiques et des annonces contradictoires entre Washington et Téhéran, c’est toute la chaîne de valeur qui se désorganise, notamment du côté des produits raffinés. Si les marchés restent focalisés sur le pétrole et le gaz, les déséquilibres en aval alimentent déjà des tensions inflationnistes. Entre anticipations de hausses de taux et repositionnements sectoriels, les investisseurs naviguent dans un environnement incertain, où inflation et croissance restent étroitement liées.

Au-delà des images de cuves de stockage en feu et des trains de GNL partiellement détruits, on assiste également à une guerre des communiqués. La déclaration du président iranien (« we are ready to end war, but we want guarantees ») a permis d’inverser la tendance des marchés actions et du baril papier** avant que l’allocation télévisée du président américain ne fasse l’effet d’une douche froide, en annonçant que les États-Unis « frapperaient l’Iran extrêmement fort au cours des deux ou trois prochaines semaines ». L’espoir est soudainement revenu quand les investisseurs ont pu lire sur leurs écrans mercredi 8 avril que les belligérants ont signé un accord de cessez-le-feu, dont les termes incluent une sécurisation du détroit d’Ormuz pour deux semaines.

Dans les faits, le blocage du détroit a eu des effets variés sur la production des pays du Golfe. L’Irak est sévèrement impacté par ce blocus, qui l’a obligé à réduire de 80 % sa production, quand son voisin saoudien, grâce à ses infrastructures efficientes (pipeline est-ouest et capacités de stockage) n’a dû baisser sa production que de 25 %. Mais c’est le Qatar qui paie le plus lourd tribut avec des exportations de GNL totalement à l’arrêt depuis que son usine géante de Ras Laffan a fait l’objet d’attaques. Ces situations contrastent largement avec celle de l’Iran, qui continue d’exporter presque normalement son pétrole, notamment à destination de la Chine, preuve de sa maîtrise totale du détroit. C’est sans doute pour cette raison que le président américain a annoncé vouloir mettre en place un blocus.

Si les investisseurs ont les yeux rivés sur le prix du baril et du gaz, en réaction aux pertes de volumes actuelles (20 % du marché international du pétrole et 25 % du GNL), la véritable dislocation a lieu en aval de la chaîne de valeur sur les produits raffinés. En effet, au blocage du détroit où passent en temps normal l’équivalent de 5 mbj de produits (à comparer au marché international de 25 mbj), s’ajoute la décision de la Chine de stopper ses exportations alors que l’Empire du milieu est d’ordinaire un acteur excédentaire en Asie. Dans le détail, le kérosène, le diesel et le naphta sont les produits dont l’équation offre-demande est la plus déséquilibrée, amenant à une expansion majeure des marges de raffinage.

Cette situation a déjà provoqué un certain nombre de réactions côté demande : 5 % de la capacité d’éthylène mondiale a été mise sous cocon en Asie et plusieurs gouvernements de la zone ont instauré des mesures de limitation de mobilité. Même tarif pour les compagnies aériennes de la région qui ont dû réduire les routes utilisées par leurs flottes d’avions. Les pays du G7 ne sont pas en reste avec la tenue d’une réunion le 30 avril par les ministres des Finances et de l’énergie des pays concernés, mais la conclusion des échanges se borne à la publication d’un texte affirmant leur volonté de rester en alerte.

C’est aussi le cas de la BCE, dont la présidente Christine Lagarde a insisté sur la nécessité d’avoir une position « vigilante » lors de la réunion annuelle de l’institution. De son côté le chef économiste Philip Lane, a fait référence à l’indice synthétique de prix*** pour justifier une action de la BCE face à ce nouveau choc d’offre. Rien d’étonnant dans ce cadre de constater que les investisseurs anticipent actuellement deux hausses de taux de la part de la BCE en 2026, alors que la publication du dernier indice d’inflation de la zone montre déjà les premiers effets du renchérissement énergétique (+2,5 % sur un an en mars contre +1,9 % en février).

Mais au-delà des effets directs de la hausse des prix des hydrocarbures, engrais, hélium et plus récemment aluminium, la question centrale est celle des effets de second tour sur l’inflation core qui est la boussole des banquiers centraux, et son corollaire qu’est la boucle prix-salaire. Même s’il est légitime de penser que les ménages ont une mémoire musculaire encore vive après l’épisode de 2022, il est évidemment trop tôt pour avoir un avis définitif sur le sujet. Cependant, les indicateurs de marché sont un guide dans la situation d’incertitude actuelle : tant aux États-Unis qu’en Europe, les anticipations d’inflation montrent une accélération au deuxième semestre de cette année puis un dégonflement à partir de février 2027.

Cette situation amène à plusieurs réflexions sur les différentes classes d’actifs. Pour l’obligataire en zone euro, l’ajustement des taux courts ne tient pas compte de la possibilité d’une récession. Ainsi, la partie 5-7 ans de la courbe semble attractive. Sur les actions, cette énième crise pétrolière remet un coup de projecteur sur le thème de l’électrification sous toutes ses dimensions (nucléaire, batterie, transmission et distribution…).

Enfin, l’or qui avait fait la course en tête jusqu’au déclenchement des hostilités est pratiquement revenu au niveau de fin 2025, sous l’effet conjugué du débouclement de positions bénéficiaires et du rebond du dollar. Le métal jaune devrait désormais être reconsidéré par les investisseurs, tant dans le cas d’un Taco que d’un Waco…

*Will Ayatollahs chicken out ;

**Contrats à terme ;

*** Indice pondéré des contrats à terme sur le pétrole et le gaz.

Texte achevé de rédiger le 10 avril 2026 par Pierre Pincemaille, Secrétaire général de la Gestion.

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