Turbulences sur les marchés
L’invasion russe de l’Ukraine a déclenché une tempête mondiale sur les marchés actions et obligataires. Ce sont cependant les marchés émergents qui en subiront les retombées les plus durables. Les investisseurs y trouveront à la fois de nouveaux risques et de nouvelles opportunités.
Ce sont les marchés des matières premières qui ont ressenti les effets les plus notables du plus grand conflit militaire en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. La guerre a étranglé l’approvisionnement de pétrole, de gaz et d’autres matières premières, un coup de frein qui s’est ajouté à des pressions inflationnistes déjà élevées s’accumulant dans le monde entier. Toutefois, les effets à plus long terme seront probablement beaucoup plus subtils. L’une des leçons à retenir pour les investisseurs est que la guerre vient nous rappeler les risques géopolitiques propres aux économies des marchés émergents. L’agression de la Russie a surpris de nombreux observateurs, tandis que le soutien de la Chine au président Vladimir Poutine a une fois encore tendu la relation de Pékin avec l’Occident. Toutefois, les difficultés que connaît la Russie pourraient tout aussi bien diminuer le risque de conflit au sujet de Taïwan.
À plus long terme, la riposte concertée et unifiée des pays développés à l’attaque de la Russie laisse espérer qu’il sera possible de calmer plus efficacement les gouvernements à l’avenir.
Redécouvrir le cycle des matières premières
L’effet du conflit sur les prix de l’énergie a été immédiat et évident. Les sanctions sans précédent adoptées par l’Occident contre Moscou et les craintes d’une chute de l’offre ont fait exploser les prix du gaz et du pétrole. La Russie ne représente que 2,5% du PIB de la planète, mais produit 13% de son pétrole, 17% de son gaz et 46% de son palladium (voir Fig. 3). Selon nous, le PIB mondial perdra 0,4 point de pourcentage en 2022 si les prix du pétrole se maintiennent à un niveau 50% plus élevé qu’avant l’invasion, ce qui aura des effets directs et indirects (voir Fig. 1).

En Russie, nous estimons que la guerre et les sanctions feront chuter la production intérieure de 6% et grimper l’inflation à 12%. Le pays risque également de connaître une panique bancaire et, plus généralement, de voir son système financier continuer de s’effondrer. Parallèlement, la Russie est menacée par un défaut de paiement externe et par une crise de sa balance des paiements.
Néanmoins, pour les marchés émergents en général, c’est le rôle de la Russie comme grand exportateur de matières premières qui pèse sur leurs perspectives (voir Fig. 5). Le pays est une source majeure de matières premières non énergétiques, y compris de métaux industriels et de bois. Avec l’Ukraine, elles constituent des producteurs majeurs de produits agricoles comme le blé, le maïs et l’huile de tournesol. L’Eurasie et certaines régions de l’Afrique du Nord dépendent ainsi fortement des exportations de blé russe et ukrainien. Par conséquent, de nombreuses économies des marchés émergents comptent parmi les grands perdants de ce choc sur les prix. Alors que certains pays riches en matières premières ont été les principaux bénéficiaires de la hausse des cours, ceux qui ne disposent pas de ressources naturelles ont durement souffert. Par ailleurs, d’autres économies émergentes trouvent des opportunités dans les sanctions occidentales, en achetant du pétrole et du gaz russes à prix réduit par rapport aux marchés mondiaux.

Les conséquences de ces hausses de prix sur l’inflation dans les marchés émergents varient considérablement d’un pays à l’autre en fonction de la composition du panier des consommateurs locaux (voir Fig. 2). Les pays les plus pauvres, où les populations consacrent une part plus importante du revenu des ménages à l’alimentation et à l’énergie, subissent déjà des taux d’inflation plus élevés. La stabilité politique intérieure risque de s’en ressentir – le printemps arabe, après tout, a été une réponse aux hausses des prix de l’alimentation.
Pour les investisseurs en actions et obligations des marchés émergents, les conséquences sont multiples. Les producteurs de matières premières recherchées commencent à avoir l’air plus attrayants, au contraire de ceux qui dépendent de matières premières importées. Pour ces derniers, la hausse de l’inflation s’accompagne d’une augmentation du risque politique.
Au bout du compte, après s’être de plus en plus concentrés sur la croissance et les aspects technologiques des économies émergentes ces dernières années, les investisseurs doivent redécouvrir des éléments plus élémentaires de l’économie mondiale: les matières premières.