Gaz | La revue de presse économique et financière

Décryptage – Hausse des prix du gaz : un choc énergétique majeur

Depuis plusieurs semaines, les prix du gaz naturel sont en très forte hausse, en Europe mais aussi dans les autres grandes zones géographiques, ce qui a entraîné une forte augmentation des prix de l’électricité. Les répercussions économiques, si ce mouvement venait à perdurer ou à s’amplifier, seraient majeures. C’est ce que nous essayons de décrypter dans ce texte, avec une attention particulière portée à la situation en Europe.  

La volatilité des prix du gaz est très forte 

Les prix du gaz se sont effondrés partout dans le monde au début de l’année 2020 à partir de l’application des mesures de confinement, en raison de la baisse de la demande et d’une offre abondante du fait des hauts niveaux de stockage et d’une production importante de gaz naturel liquéfié (GNL).

Après un rebond entamé vers la fin de l’année 2020, les prix du gaz sur le marché mondial ont fortement accéléré à compter du printemps 2021 et ont même atteint les plus hauts niveaux jamais enregistrés en Europe et en Asie. Ces deux zones sont particulièrement vulnérables puisqu’elles consomment beaucoup plus de gaz naturel qu’elles n’en produisent. Les Etats-Unis sont, contrairement à l’Asie et l’Europe, très exportateurs de gaz naturel. En Europe, la production domestique en 2020 ne couvrait que 18% de la consommation (les principaux pays producteurs de gaz naturel sont les Pays-Bas, la Russie, le Royaume-Uni et la Norvège).

La hausse des prix provient en partie d’une demande élevée liée à la reprise de l’économie mondiale mais d’autres phénomènes locaux ont également alimenté cette hausse avec des intensités variables selon les zones.

En Europe, plusieurs éléments ont conduit à une hausse de la demande. Au Royaume-Uni, le manque de vent a réduit la production d’électricité d’origine éolienne et a rendu le pays davantage dépendant du gaz. Les maintenances d’installations nucléaires en France et la fermeture de centrales au charbon un peu partout en Europe ont également supprimé des capacités de sauvegarde. Les températures en-dessous des normales saisonnières au printemps ont, elles aussi, favorisé la demande. En parallèle, la production européenne de gaz naturel a été moins forte que les années précédentes : en moyenne, depuis le début de l’année, la production de gaz naturel a été 30% inférieure à ce qui avait été observé sur la même période de l’année en 2019. La production européenne a notamment été contrainte par des opérations de maintenance de sites gaziers en mer du Nord. En conséquence, les niveaux de stockage cette année sont beaucoup plus bas que les années précédentes et les importations ne se passent pas aussi bien que d’ordinaire : la Russie, dont les stocks domestiques étaient eux-mêmes inhabituellement bas, a livré beaucoup moins de gaz aux pays d’Europe de l’Ouest (voir le graphique sur les flux transitant à la station de Mallnow), possiblement pour mettre la pression sur les autorités européennes en ce qui concerne les procédures d’agréments du nouveau gazoduc Nord Stream 2 reliant la Russie à l’Allemagne.  D’ailleurs, un retard de la mise en œuvre de Nord Stream 2, prévu au quatrième trimestre, pourrait exacerber la pénurie de gaz au cours de l’hiver 2021-2022.

En Asie, des pannes d’approvisionnement dans les usines de GNL en Australie et en Indonésie ainsi que le rebond de la demande chinoise de gaz ont également poussé les prix du gaz à des niveaux records.

Au passage, la concurrence est de plus en plus forte sur le marché du GNL entre l’Europe et l’Asie. Dans son rapport sur le marché du gaz en 2020 [1] , l’Agence européenne de coopération des régulateurs d’énergie (ACER) estime que depuis la fin 2020, une demande plus forte et des prix plus élevés en Asie ont attiré des cargos de GNL qui auraient été normalement envoyés vers des terminaux européens. Elle estime que l’Europe est devenue « un marché de dernier ressort » et que les prix sur son marché deviennent de plus en plus dépendants des prix internationaux.

La forte hausse des prix de la tonne de carbone sur le marché européen EU ETS en 2021 a été avancée comme l’une des principales explications de la hausse des prix du gaz sur le marché européen mais cette explication a été réfutée à la fois par l’IAE et la Commission européenne. Dans un communiqué publié le 21 septembre 2021, le directeur de l’Agence internationale de l’énergie, Fatih Birol déclarait que « Des transitions énergétiques propres bien gérées sont une solution aux problèmes que nous constatons aujourd’hui sur les marchés du gaz et de l’électricité, et non la cause de ceux-ci. » Quant au vice-président de la Commission européenne, Frans Timmermans, il a estimé que les prix actuellement élevés du gaz constituaient une motivation supplémentaire pour accélérer la transition énergétique. « L’énergie propre est plus abordable que jamais, le moment est donc venu de rompre la dépendance mondiale envers les combustibles fossiles. La reprise après la pandémie nous donne l’occasion d’accélérer la transition et de construire de nouveaux systèmes énergétiques basés sur les énergies renouvelables. Il est important que nous abordions ces problèmes en ce moment de reprise et que nous coopérions pour accélérer la transition énergétique mondiale. »

Pour finir, soulignons que les futures sur le marché européen du gaz [2] montrent que les intervenants de marché anticipent une poursuite de la hausse des prix de gros sur les 2 prochains mois, une stabilisation sur des niveaux élevés au 1er trimestre 2022 et une baisse à compter du 2ème trimestre 2022.

Quelles hausses de prix pour les ménages et les entreprises ?

Il n’est pas inutile de rappeler que les prix du gaz naturel facturés aux clients finaux comprennent les coûts d’approvisionnement payés auprès des producteurs internationaux, qui dépendent évidemment des cours du gaz naturel mais qui couvrent aussi les coûts de prospection, d’extraction et de transport. A cela, s’ajoutent les coûts hors approvisionnement qui comprennent les frais d’infrastructures (transport, distribution et stockage) ainsi que les coûts de commercialisation. Enfin, le gaz naturel est soumis à plusieurs taxes, notamment la TVA mais aussi des taxes liées à la consommation de gaz et aux coûts de transport du réseau. En France, il s’agit de la TICGN (taxe intérieure sur la consommation de gaz naturel) et de la CTA (contribution tarifaire d’acheminement). En Allemagne, le gaz est soumis à la nouvelle taxe carbone qui est entrée en vigueur au 1er janvier 2021.

Ensuite, il faut préciser que la facturation du gaz naturel est très différente, selon que les clients finaux sont des ménages ou des entreprises. En 2020, selon les données Eurostat, les prix du gaz taxes comprises atteignaient 19 euros le gigajoule pour les ménages dans la zone euro tandis que le prix hors taxes facturé aux entreprises moyennes ne s’élevait qu’à 6,9 euros le gigajoule. Il faut aussi préciser que les entreprises qui consomment les plus gros volumes bénéficient de prix sensiblement plus bas que les petits consommateurs et cet écart a tendance à s’accroître. En 2020, le ministère de la transition écologique [3] estimait que l’écart de prix allait de 1 à 5 entre les entreprises classées I1 (gros consommateurs) et les entreprises classées I6 (faible consommation). En effet, les gros consommateurs de gaz disposent d’un pouvoir de négociation plus important vis-à-vis de leurs fournisseurs, ont des coûts d’acheminement inférieurs et peuvent sous certaines conditions bénéficier d’un taux réduit de TICGN.

Selon le rapport trimestriel sur les marchés européens du gaz au 1er trimestre 2021 de la DG Energie, le coût du gaz pour les ménages comprend en moyenne en Europe pour 42% la composante énergie, 30% de coûts de stockage et distribution, 12% les taxes spécifiques sur l’énergie et 16% la TVA. Cependant, les répartitions varient considérablement d’un pays à l’autre.

Les prix du gaz pour les particuliers et les entreprises varient donc en fonction des prix sur le marché de gros du gaz mais la répercussion de l’évolution de ces prix, en intensité et dans le temps, varie selon les pays et selon le type de contrat de fourniture choisi par le consommateur final. L’impact peut être fort et important pour les ménages, comme c’est notamment le cas actuellement en Espagne pour les consommateurs ayant choisi un tarif réglementé fortement lié au prix de gros. Au Royaume-Uni, l’évolution des prix du gaz pour les particuliers est soumise à un cap défini par l’OFGEM en avril et en octobre de chaque année. Ainsi, les entreprises de distribution de gaz n’ont pas pu répercuter la hausse subie sur les marchés de gros depuis le printemps ce qui a conduit à une forte baisse des marges des distributeurs et même à la faillite de plusieurs d’entre eux. Leurs contrats ont été repris par d’autres fournisseurs.

L’impact de la hausse des prix du gaz sur les marges des entreprises va considérablement varier selon leur intensité énergétique et leur secteur d’activité. Parmi les secteurs les plus consommateurs de gaz, on trouve la chimie-pharmacie et tout particulièrement la production d’engrais, l’agroalimentaire notamment pour le séchage ou la conservation de certains produits, l’industrie papetière ainsi que l’automobile.C’est ainsi, qu’au Royaume-Uni, plusieurs entreprises qui produisent des engrais ont annoncé la fermeture de certaines unités de production compte-tenu de la forte hausse des prix du gaz. D’autres ont sollicité des aides de l’Etat pour continuer à produire…

Pour les ménages, l’impact va différer selon le type de contrat de fourniture

L’ouverture à la concurrence du marché européen de l’énergie avait pour objectif d’offrir aux ménages la possibilité de souscrire des contrats de fourniture de gaz à des tarifs non réglementés. L’objectif a été atteint puisque désormais la très grande majorité des ménages européens (environ 70%) disposent d’une offre de marché et ne sont donc plus soumis à l’évolution du tarif réglementé.

Trois grandes familles de contrats existent pour les clients particuliers… 

[1] ACER Market Monitoring Report 2020 – Gas Wholesale Market – 14 juillet 2021

[2] European Energy Exchange

[3]  Data Lab – Prix du gaz naturel en France et dans l’Union européenne en 2020 – Juin 2021

Vous avez trouvé cette publication intéressante ?

Cliquez sur une étoile pour la noter !

Note moyenne / 5. Nombre de votes :

Aucun vote pour l'instant. Soyez le premier à noter cette publication.

Merci pour votre vote !

Vous pouvez ajouter un commentaire (optionnel).

Dites-nous en plus (optionnel) :

Total
0
Shares
Publications similaires