Focus | La veille économique et financière

Emploi américain : “Patience et réflexion font plus que peur ni que réflexe”

Le principal message à retenir des chiffres de l’emploi américain d’avril est qu’il faut se préparer à être surpris. Le redémarrage de l’économie mondiale ne sera pas linéaire et que le retour à la normale, au-delà du message envoyé par les chiffres les plus agrégés, prendra du temps. Aura-t-il même vraiment lieu ?

Cette capacité à regarder tous azimuts, pour ne pas se tromper de diagnostic, vaut particulièrement en matière de dynamique des prix. Le moment traversé par l’économie mondiale est si particulier que la vigilance est nécessaire. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille « sonner le tocsin ».

Revenons sur le rapport sur l’emploi américain d’avril. Evidemment, il faut retenir que consensus des économistes pointait un million de nouveaux postes de travail créés. Las, il n’y en eut que 266 000. Sebastian le disait hier, et il avait raison : l’analyse de la situation économique aux Etats-Unis milite en faveur d’un redémarrage tonique du marché du travail. Le diagnostic n’a pas à être remis en cause.  Le point important est sans doute ailleurs. Dans cette phase post-COVID de rebond de la croissance, le déroulé ne va pas être linéaire et sera très certainement plus contrasté qu’usuellement d’un indicateur à l’autre et d’un secteur ou d’un compartiment de la demande à l’autre. On en discutait l’autre jour, concernant le PIB du premier trimestre. Les informations devraient apparaître moins convergentes que ce n’est le cas habituellement. Il devrait en être ainsi tant que l’activité ne se sera pas repositionné sur une tendance plus stable et plus extrapolable. Bref il faut être préparé à être surpris ! Une activité, qui repart rapidement, mais en s’ébrouant de façon pataude, trouve peut-être en partie son origine dans l’importance à l’heure actuelle des facteurs non-économiques dans la détermination du comportement des entreprises ou des ménages. Restons sur le marché du travail et sur le paradoxe d’un taux de chômage, dont la baisse ralentit alors même que les ouvertures de nouveaux postes sont au plus haut. A côté de l’éventuel impact de la majoration des allocations-chômage en matière d’attentisme, on doit pointer la crainte de la contamination sur le lieu de travail et les problèmes de garde d’enfant.

Concernant toujours la situation du travail, insistons sur la route qui reste à faire avant qu’on puisse dire que la normalisation est dorénavant engagée. Faisons-le non pas à partir de l’emploi, mais des heures travaillées.  Le niveau atteint le mois dernier est de près de 5% inférieur à celui d’avant la pandémie. Au rythme d’amélioration, observé sur les six derniers mois, il faudrait presqu’un an et demi pour revenir au « point de départ ». A cette vitesse, le chemin va paraître long !

Si le marché a été déçu, mais pas ébranlé, et ceci à juste titre, pour ce qui est du profil à venir de la conjoncture américaine, il a été tenté de trouver une confirmation, de la nécessité de porter une attention de tous les instants au risque inflationniste, dans l’accélération du salaire horaire : +0,6% sur un mois en avril, contre une moyenne nulle pour les trois mois précédents. Est-ce convaincant ? Plutôt non, même s’il est fondé de dire que l’amélioration du marché du travail finira par exercer une certaine pression haussière sur les salaires. L’expérience des années écoulées ferait conclure à un phénomène qui s’enclencherait avec un taux de chômage passant sous la barre des 5%.  Le marché caresse l’espoir que cela puisse être le cas en fin d’année. L’hypothèse, si tant qu’elle fût confirmée, induirait-elle plus d’inflation ?

Disons deux ou trois choses en la matière. D’abord, le salaire horaire n’est pas un indicateur salarial ! il n’est que le ratio de la masse salariale sur les heures travaillées. Il est sujet à toutes les déformations possibles, sectorielles, géographiques ou par qualification. C’est l’indice du coût du travail (employment cost index) qu’il faut regarder. Même si on peut être tenté de donner du sens (beaucoup) au dernier point connu, la tendance est pour le moment bien stable (voire au ralentissement !).

Ensuite, la productivité du travail semble bien accélérer. Et ce n’est pas complètement une surprise ! On en a déjà parlé : les entreprises au cours de la crise épidémique ont privilégié la recherche de plus d’efficacité à un développement des affaires qui par la force des choses était le plus souvent mis entre parenthèse.

Enfin, et fort de ce double constat, il devient possible de dessiner le profil du coût salarial unitaire (évolution du coût salarial dont on retranche celle de la productivité) ; ne s’agit-il pas du socle constitutif de l’inflation mesurée au niveau de la création de richesse (le PIB) et par extension, en embarquant certes un peu de déformation, de la consommation des ménages ? Disons que, sous cet angle-ci et le bruit mis de côté, on ne voit pas vraiment de changement de tendance à l’horizon des quelques prochains trimestres. La spirale, réellement inflationniste, prix – salaire, ne s’enclencherait donc pas.

Cet angle est le plus ouvert ; celui qui compte le plus. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas regarder les autres, plus fermés. Trois sont à étudier : les matières premières, la politique de prix des entreprises et la politique économique.

La hausse du cours des matières premières est évidemment impressionnante : plus de 100% de hausse par rapport au point bas du premier trimestre de l’an passé pour l’indice S&P GSCI. Remarquons pourtant que nombre d’entre elles ont un profil de prix des Futures en backwardation et pas en contengo ; de contrat en contrat le long du calendrier, la tendance est baissière et pas haussière. Le « gros » de la demande, c’est maintenant et pas demain ! N’est-ce pas cohérent avec une économie mondiale, caractérisée par une gestion serrée des stocks (le Just in Time) qui redémarre dans un environnement qui reste incertain (on vient d’en parler) ; ce qui favorise des comportements plus assurantiels (le Just in Case) ? et tous les acteurs de se remettre à « remplir les inventaires » à-peu-près au même moment. Si l’analyse fait un tant soit peu sens, il n’est pas besoin d’évoquer le déclenchement d’un nouveau super-cycle du prix des matières premières. La Chine s’ouvrant plus largement au monde et rejoignant l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), c’était le début des années 2000 ! Vingt ans plus tard, son modèle économique devient davantage autocentré et s’éloigne progressivement des branches grosses consommatrices de « commodités ». Aucun autre pays ne prendra le relai et la montée en puissance de la nouvelle économie environnementale se fait à partir d’une base assez petite. L’exemple du cuivre illustre le point.

Passons au comportement des entreprises. Ecoutons le message envoyé par la composante prix de l’agrégation mondiale des enquêtes PMI. Deux secteurs sont vraiment en pointe et envoient le signal de prix qui remontent fortement : les biens intermédiaires et les services aux entreprises. De quoi confirmer l’idée que c’est au niveau du processus de transformation au sein du secteur manufacturier qu’il se passe des choses en matière de prix. Le phénomène n’est pas généralisé.

Finissons par la politique économique. Son réglage est-il inflationniste ? Nul doute qu’il vise à un retour de la croissance économique et à un glissement sur un an des prix à la consommation plus rapide. Mais avec la conviction chez les responsables en charge que « flirter » avec la surchauffe ne déclenchera pas une spirale inflationniste. Ont-ils raison ou tort ? Le passé récent suggère que c’est jouable ; un autre, plus ancien, que non. A chacun de se positionner. Moi, je crois que « le jeu en vaut la chandelle » ; même s’il y a le risque de se faire peur à certains moments. Dans l’environnement politique et social actuel, cela vaut la peine d’essayer.

Dans tous les cas, la publication demain de l’indice américain d’avril des prix à la consommation va animer les débats. Ne s’attend-on pas à un glissement sur un passant de 2,6% à 3,6% !

Pour aller plus loin : partagez vos interrogations ou vos connaissances sur ce sujet dans la FAQ FiBee

Vous avez trouvé cette publication intéressante ?

Cliquez sur une étoile pour la noter !

Note moyenne / 5. Nombre de votes :

Aucun vote pour l'instant. Soyez le premier à noter cette publication.

Merci pour votre vote !

Vous pouvez ajouter un commentaire (optionnel).

Dites-nous en plus (optionnel) :

Total
0
Shares
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Publications similaires