Le dernier rapport sur l’emploi américain n’a rien d’euphorisant, mais il a suffi à rassurer les marchés… pour l’instant. Enguerrand Artaz souligne un tableau en trompe-l’œil : des chiffres globalement compatibles avec un scénario “Goldilocks”, permettant à la Fed de rester accommodante, mais des signaux sous-jacents bien plus préoccupants. Hausse du sous-emploi, effondrement du plein temps, créations concentrées sur un seul secteur : la dynamique du marché du travail s’effrite. Brouillées par le shutdown ou non, ces données placent les prochains rapports emploi sous haute tension.
Un rapport emploi en absolu plus que médiocre mais suffisant pour les marchés à court terme. Les chiffres principaux vont en effet dans le sens d’un scénario « Goldilocks » :
– Les créations d’emplois sont négatives en cumulés sur les deux mois, à -40K (-105K en octobre, +64K en novembre) ; toutefois, cela tient à la baisse de l’emploi dans le secteur public (-162K en cumulé), affecté par la prise d’effet d’un certain nombre de licenciements annoncés par le DOGE en début d’année, ainsi que par le shutdown. L’emploi privé est sur une tendance plus constructive : +52K en octobre, +69K en novembre.
– Le taux de chômage remonte à 4,6%, mais cela est essentiellement dû aux licenciements temporaires ; le taux de chômage hors licenciements temporaires n’augmente que marginalement sur le mois.
– La croissance annuelle des salaires tombe à 3,5%, plus bas depuis le covid et proche des niveaux de fin 2019.
En somme, le mix parfait pour garder le marché dans sa vision d’un marché de l’emploi faible mais sans effondrement, permettant à la Fed de baisser ses taux sans sourciller.
Sous la surface, les données sont toutefois plus inquiétantes :
– Le taux de sous-emploi bondit de 8,0% à 8,7% tandis que le taux d’emploi à temps plein s’effondre de 78,9% à 78,2%. Pour ces deux données, il s’agit probablement d’une distorsion liée au shutdown. On en attendra une invalidation au moins partielle dans le prochain rapport emploi (autrement, il s’agira d’un très mauvais signal).
– Les créations d’emplois privés sont exclusivement tirées par le secteur Education & Health Service, qui compte pour 103% sur les deux mois. Hors ce secteur, les créations d’emplois privés sont négatives sur les 2 mois (-3K) ; sur 6 mois, l’emploi privé « productif » a détruit en moyenne 13,5K emplois/mois.
– La croissance de l’emploi sur 1 an tombe à 0,6%, un niveau qui a toujours été suivi d’une récession depuis le milieu des années 1950. La grande question est évidemment de savoir si l’économie US a changé au point de pouvoir fonctionner avec une croissance de l’emploi proche de 0.
Une partie de ces données est sans doute brouillée par le shutdown (on pouvait s’y attendre), ainsi que par la matérialisation à retardement des licenciements du DOGE.
Néanmoins, cela ne permet pas de trancher à ce stade la question sur l’emploi.
Certains signes pointent de légères améliorations (l’estimation hebdomadaire des créations d’emplois de l’ADP était d’ailleurs plutôt bien orientée), d’autres sont sur des niveaux (très) inquiétants.
On imagine mal la situation rester sur cet entre-deux plus que précaire. Les deux ou trois prochains rapports emploi vont être cruciaux.
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