Emploi US : le grand flou

244 000 emplois créés par mois en moyenne sur les deux derniers trimestres, un taux de chômage à 3,8%, un taux de participation des 25-54 ans au plus haut depuis le milieu des années 2000… A première vue, difficile de ne pas qualifier le marché du travail américain de « résilient » et même de « très solide ». Mais cette devanture pimpante dissimule une réalité nettement plus contrastée.

En premier lieu, rappelons que le rapport sur l’emploi américain publié par le Bureau of Labor Statistics (BLS) est composé de deux enquêtes : l’une auprès des entreprises (qui sert notamment à calculer les créations d’emplois « Non Farm Payroll », alias NFP), l’autre après des ménages (qui sert notamment à calculer le taux de chômage). Si ces deux enquêtes peuvent, d’un mois sur l’autre, afficher des divergences, elles suivent a priori la même tendance à moyen terme. Or, depuis plusieurs mois, ce n’est plus le cas. Sur les 6 derniers mois, l’économie américaine a créé 1,47 millions d’emplois selon les NFP ; mais en parallèle, le nombre de personnes se déclarant employées recule de 84 000 sur la même période. Soit un écart d’1,48 millions d’emplois ! Certes, l’enquête auprès des ménages est structurellement plus volatile que celle auprès des entreprises. Néanmoins, un tel écart, en nombre comme en tendance, ne s’est jamais vue depuis que les deux enquêtes existent (1948).

Comment expliquer une telle divergence ? Une première explication pourrait être à chercher dans les différences d’objet entre les deux enquêtes. En effet, l’enquête NFP comptabilise le nombre d’emplois créés, pas le nombre d’employés ou d’équivalents temps plein. Autrement dit, une personne cumulant 3 emplois comptera pour 3 dans la comptabilisation des NFP… mais seulement pour 1 dans le nombre de personnes employées. Ainsi, on pourrait imaginer que l’écart provienne d’une hausse massive du nombre de personnes cumulant plusieurs emplois (« Multiple Jobholders » selon l’appellation du BLS). C’est partiellement vrai. Sur les 6 derniers mois, le nombre de Multiple Jobholders a augmenté de 303 000 et se situe sur des plus hauts historiques. Cela n’est néanmoins pas suffisant pour expliquer un écart de près de 1,5 millions d’emplois. Une autre hypothèse pourrait résider dans l’auto-entrepreneuriat : comptabilisé dans l’enquête auprès des ménages, il ne l’est pas dans celle auprès des entreprises. Une forte chute du nombre d’auto-entrepreneurs pourrait donc constituer explication. Mais le nombre d’auto-entrepreneurs a progressé de 479 000 sur les 6 derniers mois. Il faut donc chercher encore ailleurs.

Un autre angle d’analyse, largement commenté ces dernières semaines, concerne l’immigration, qui a sensiblement augmenté au cours des 3 dernières années. De manière intéressante, on constate que, selon l’enquête auprès des ménages, le nombre de personnes employées « Native born » est stable par rapport aux niveaux pré-covid (130,24 millions vs 130,32 millions), tandis que le nombre d’employés « Foreign Born » a augmenté de 3,4 millions. Et sur le 6 derniers mois, les employés « Native born » baissent de -1,2 millions tandis que les employés « Foreign Born » progressent de 901 000. Le constat est donc a priori le suivant : l’essentiel des emplois créés récemment sont occupés par des immigrés, potentiellement pour faire face à la pénurie de main d’œuvre dans certains secteurs. C’est en substance ce qu’expliquent nombre de commentateurs, depuis Goldman Sachs (qui a remonté ses estimations de croissance américaine pour 2024 en considérant que l’immigration allait booster l’économie) jusqu’à Claudia Sahm, ancienne économiste de la Fed et créatrice de la règle qui porte son nom[1].

Partant de ce constat, on pourrait considérer l’hypothèse suivante. D’une part, la hausse marquée de l’immigration de travail au cours des derniers mois conduit à des créations d’emplois (au sens des NFP), ces immigrés venant pourvoir des besoins dans des secteurs en manque de main d’œuvre (ce qui est cohérent avec la baisse du nombre de postes ouverts dans l’enquête JOLTS). D’autre part, ces immigrés seraient bien pris en compte dans l’enquête auprès des entreprises, qui se contentent de déclarer les postes créés/pourvus, mais de manière incomplète dans l’enquête auprès des ménages, ces nouveaux arrivants sur le territoire pouvant être mal pris en compte dans les statistiques administratives, notamment de recensement, sur lesquelles se basent les chiffres du chômage. Cette hypothèse peut paraître séduisante dans le sens où elle semble constituer une bonne partie de la réponse aux incohérences au sein du rapport emploi du BLS.

Cependant, elle ne suffit pas à expliquer le décalage entre les chiffres très solides de NFP et de taux de chômage et les données issues des différentes enquêtes de sentiment auprès des consommateurs et des entreprises. Si l’on considère la plus célèbre d’entre elles, l’enquête ISM, on peut faire le constat suivant : un indicateur composite sur l’emploi (80% composante Emploi de l’ISM services + 20% composante Emploi de l’ISM manufacturier) serait inférieur au seuil de 50, autrement dit en contraction, de manière systématique sur les 6 derniers mois. Depuis la création de l’ISM services en 1997, de tels niveau ne se sont jamais vus en dehors des périodes de récession. A minima, cela ne témoigne pas, logiquement, d’un grand dynamisme de l’emploi. L’enquête NABE donne une image similaire. Dans le même ordre d’idée, on peut aussi souligner la forte baisse récente des intentions d’embauche des PME, selon l’enquête NFIB, qui ont chuté à leur plus bas niveau – hors covid – depuis près de 8 ans.

Du côté des ménages, l’optimisme n’est pas non plus exacerbé. Si la part des répondants à l’enquête du Conference Board considérant que les emplois sont abondants s’est redressée depuis son point bas d’octobre, elle reste inférieure aux niveaux pré-covid. Et plus récemment, l’enquête de sentiment des consommateurs de la Fed de New York a fait état d’inquiétudes grandissantes vis-à-vis du marché du travail. En effet, pour le 2e mois d’affilée, la probabilité moyenne (selon les réponses des ménages) de pouvoir retrouver un emploi dans les 3 mois en cas de licenciement baisse fortement. Elle est au plus bas, hors covid, depuis décembre 2014. Par ailleurs, la probabilité moyenne de perdre son emploi dans les 12 mois continue à remonter et atteint son plus haut niveau hors covid depuis septembre 2018.

Ainsi, si le phénomène migratoire est sans doute appréhendé de manière incomplète dans certaines données, ce qui permet d’expliquer partiellement certains écarts, et s’il participe également à la détente du marché de l’emploi en comblant des besoins dans certains secteurs, il est difficile de penser qu’il puisse constituer une explication miracle, tant le sentiment vis-à-vis du marché de l’emploi devient globalement prudent.

Les très fortes créations d’emplois selon les NFP pourraient-elles être tout simplement surévaluées ? Une hypothèse qui peut paraître osée mais semble crédible au regard de la tendance récente de révision des chiffres de NFP : depuis janvier 2023, les NFP ont été révisées à la baisse, entre la première et la dernière estimation, 12 mois sur 14, pour un total cumulé de -462 000 emplois. Et pourtant, même ces chiffres révisés en baisse pourraient être bien plus élevés que la réalité. C’est la conclusion à laquelle parvient la Fed de Philadelphie dans sa dernière révision trimestrielle des données sur l’emploi. En effet, en utilisant ces données révisés et les projections pour le 4e trimestre, on obtient une moyenne de création d’emploi sur 2023 de 195 000 par mois… vs 251 000 si l’on considère les NFP. Une surestimation de près de 700 000 créations d’emplois sur un an ! De quoi remettre un peu en cohérence les NFP et l’enquête auprès des ménages.

Enfin, au-delà de ces considérations de méthodologie statistique, force est de constater que la structure du marché de l’emploi américain devient indubitablement plus fragile. Le rapport emploi du BLS pour le mois de mars est en effet venu confirmer deux tendances récentes.

D’une part, sur le mois, l’intégralité de la hausse de l’emploi provient de l’emploi à temps partiel, tandis que l’emploi à temps plein recule pour le 4e mois de suite (et baisse de -0,9% sur 6 mois, ce qui ne s’est jamais vu hors récession). Résultat : la part de l’emploi à temps plein dans la force de travail continue de reculer au profit de l’emploi à temps partiel. L’écart entre les deux atteint son plus bas niveau – hors covid – depuis 2018. Or, historiquement, ces changements de structure de l’emploi, avec une hausse du temps partiel et une baisse du temps plein, ont toujours précédé ou accompagné les récessions.

D’autre part, la part de l’emploi public dans les créations d’emplois est particulièrement élevée. Elle est en moyenne de 25% à 30% sur les derniers mois. Conséquence : la part de l’emploi privé dans le total de l’emploi recule, sans discontinuer depuis décembre 2022. Et là encore, ces inversions de tendance entre emploi public et emploi privé ont toujours été concomitantes des récessions.

Pêle-mêle, on pourrait citer également la baisse continue du recours à l’intérim, la hausse tendancielle des Permanent Job Loosers, le nombre médiocre de sous-secteurs ayant créé des emplois dans les 6 derniers mois ou encore le volume assez faible d’heures travaillées. Bref, indubitablement, le marché de l’emploi américain est nettement moins flamboyant que ne le laissent supposer les seuls chiffres de NFP. Est-ce pour autant inquiétant ? Sans doute pas à court terme. Le taux de licenciement reste faible et les demandes continues d’allocation chômage augmentent peu, autre signe que le chômage n’augmente pas de manière notable. Et certains secteurs continuent de faire état de manque de main d’œuvre.

En revanche, les différentes zones de fragilités précédemment évoquées paraissent suffisantes pour que la Fed ne repousse pas au-delà de l’été le moment de la première baisse de taux. D’autant qu’en parallèle, l’inflation salariale poursuite son reflux. D’après le dernier rapport du BLS, le salaire horaire moyen des non-cadres (« Production & Non-Supervisory Employees »), la grande masse de la force de travail, a cru de 3,8% en rythme annualisé sur les 3 derniers mois.vs 3,3% en moyenne sur les 40 dernières années. Normalisé, donc. La plupart des autres indicateurs sur les salaires (salaires à l’embauche Indeed, « tracker » de l’inflation salariale de la Fed d’Atlanta…) poursuivent également leur décrue. Quant à la perception des entreprises, on note par exemple, dans l’enquête NFIB, que la part des PME anticipant une hausse des salaires à 3 mois est revenue sur ses niveaux moyens de 2017-2019, loin des pics des dernières années.

–> De nombreuses explications peuvent être avancées pour tenter d’expliquer les messages divergents voire contradictoires livrés par les différentes données sur l’emploi américain : impact des flux migratoires, augmentation du nombre de personnes cumulant plusieurs emplois, surévaluations des créations d’emplois NFP… Il en existe sans doute d’autres encore, plus à la marge et, quoiqu’il en soit, il n’y a pas une explication unique. Le plus important toutefois n’est pas là. Le plus important réside dans le fait que la très grande majorité des données pointe dans la même direction : le marché de l’emploi américain s’est normalisé, et l’inflation salariale avec lui, et, tout en demeurant assez résilient pour le moment, il n’en cumule pas moins de nombreuses zones de fragilités, au premier desquels une qualité de plus en plus dégradée de sa structure (plus de temps partiels, plus de jobs d’appoint, moins d’emplois privés…). Un tel marché du travail constitue-t-il un risque pour l’économie américaine ? Probablement pas à court terme. En revanche, il est bien assez fragile pour que la Fed ne tergiverse pas trop et commence à baisser ses taux d’ici l’été. Faute de quoi le risque est grand de voir toutes ces vulnérabilités s’accroître et mener à une dégradation forte du marché de l’emploi, face à laquelle la Fed agirait plus fort… mais trop tard.


[1] La « Règle de Sahm » est un indicateur de récession, qui suppose que lorsque que la moyenne mobile à 3 mois du taux de chômage est supérieure de 0,5% ou plus par rapport à son plus bas niveau des 12 derniers mois, l’économie est en récession.

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