Note | Les actualités économiques et financières

Ethique & capitalisme

Par Thibault Le Flanchec, PhD.

Lorsque nous jugeons nos actions, et plus globalement les actions de la société, nous devons nous poser une question fondamentale proposée par Henry Hazlitt[1] sous la forme suivante : Quelles actions ou quelles règles d’actions feraient le plus pour promouvoir la santé, le bonheur et le bien-être de l’agent individuel ou quelles règles d’actions feraient le plus pour promouvoir la santé, le bonheur et le bien-être à long terme pour l’ensemble de la communauté, de l’humanité ? Finis coronat opus

En effet, pour juger de l’utilité de l’apport positif d’actions, il faut comprendre leurs conséquences à long terme. Il apparaît trop superficiel de juger une action impulsive ou excessivement passionnée sur le court terme. Dans ces conditions, un homme peut éprouver à un moment donné un relatif plaisir à fumer du tabac ou à boire de l’alcool. Ces actions sont-elles positives pour lui ? En effet, il éprouve une sensation de bien-être, de bonheur… Pour autant, le lendemain il risquera de se sentir mal, puis s’il s’adonne trop régulièrement à ces activités, il risquera une maladie voire même la mort. Ces actions étaient positives pour lui à court terme, mais un homme raisonnable comprendra que pour analyser une action, il faut juger de ses conséquences à long terme.

Pour l’activité économique ou l’activité de gestion de portefeuille, les critères sont identiques. Vaut-il mieux permettre à une famille en difficulté d’accéder à un crédit pour le plus grand plaisir de celle-ci à court terme, ou vaut-il mieux être attentif aux conditions de ressources de cette famille, pour lui éviter une situation de surendettement, une situation de précarité financière à moyen-long terme ? L’homme raisonnable comprendra l’importance de l’analyse des actions à long terme. Vaut-il mieux investir dans un produit financier à la mode, à un prix élevé, performant sur le momentum à court terme, pour le plaisir et l’orgueil de l’investisseur, ou est-il préférable de s’assurer d’investir en corrélation avec les fondamentaux financiers d’une entreprise rentable et peu cher ? L’investisseur raisonnable comprendra aisément dans quelle situation il favorisera son bien-être à long terme.

L’ensemble de ces exemples doit permettre d’imager le principe de l’utilitarisme coopératif prôné par Henry Hazlitt. La règle éthique peut-être la suivante : Il est préférable de promouvoir les intérêts de l’individu et de la société à long terme, plutôt que de favoriser une sensation de bien-être et de bonheur à court terme, en omettant les résultats futurs. Cette règle morale repose sur un fondement, celui de la coopération sociale.

Un des apports de Hazlitt est celui de la compréhension de l’impossibilité de quantifier ou de mesurer le bonheur, donc l’éthique. Il se démarque à ce niveau-là de Bentham, fondateur de l’utilitarisme (moderne), qui a tenté de quantifier le plaisir. La particularité de cette réflexion réside dans la prise en compte d’un élément qui est peu admis et peu étudié, soit la relation entre l’éthique et l’économie. Henry Hazlitt exprime cette vision en ces termes :

« Les conclusions éthiques ne peuvent être obtenues indépendamment ou isolément de l’analyse des conséquences économiques d’institutions, de principes ou de règles d’action. L’ignorance économique de la plupart des philosophes éthiques et l’échec commun, même de ceux qui ont compris les principes économiques pour les appliquer à des problèmes éthiques, ont fait obstacle au progès de l’analyse éthique et expliquent en partie la stérilité d’une si grande partie de celle-ci. En réalité, il n’y a guère de problème éthique sans son aspect économique. Nos décisions éthiques quotidiennes font partie des principales décisions économiques et presque toutes nos décisions économiques quotidiennes ont, à leur tour, un aspect éthique[2]. »

Pour juger le capitalisme, système sur lequel repose la finance de marché et l’activité d’investissement, il faut juger les résultats de ce système à long terme. En premier lieu il faut juger les institutions de base du libre-échange. Hazlitt les subdivisent en cinq pilastres, (1) la propriété privée, (2) le libre marché, (3) la concurrence, (4) la division du travail, (5) la coopération sociale.

Commençons l’analyse de l’utilité de ces institutions :

  • La propriété privée : Lorsqu’un homme travail, il le fait pour récolter les fruits de celui-ci. Si une personne ou un État lui prend les fruits de son travail, quelle sera la motivation pour cet homme de travailler ? Si une personne épargne ou construit une maison pour l’ensemble de sa famille, et qu’on lui prend ou vol cela, quel est l’intérêt pour lui de travailler ? La protection de la propriété privée est donc essentielle pour la reconnaissance et le respect du travail. L’utilité de cette institution est manifeste, elle permet à chacun de profiter de son labeur.
  • Le libre marché : Cette institution est inséparable de la première car si on ne peut disposer, échanger, ou utiliser nos biens, nous ne respectons plus le principe de propriété privée. Ce système permet à chacun de produire, d’ajuster l’offre, pour répondre aux besoins des autres membres de la société. Ce système apparaît clairement comme le plus efficace pour ajuster l’offre et la demande, et donc optimiser le plaisir et le bien-être du consommateur, du citoyen (la spéculation est un abus de cette institution et devraît être proscrite).
  • La concurrence : Sans un système de concurrence, personne n’essaye d’innover pour répondre de la meilleure des manières aux besoins des citoyens. Pour comprendre cela il suffit d’observer un secteur d’activité fortement concurrentiel. Il y a deux principales solutions, la baisse des coûts et donc des prix, ou l’innovation. Dans les deux cas, cela favorise le plaisir de la majorité. Sans concurrence nous serions encore au télégraphe, à l’éclairage à la bougie ou au pétrole, nous aurions encore des voitures exclusivement à essence, nous n’aurions pas d’ordinateurs ou de téléphones aussi performants, notre principale source d’énergie serait le moulin à vent ou le charbon, et cetera. Pour bien comprendre cela, il suffit de comparer le mode de vie de l’Angleterre ou des États-Unis des années 1980 avec celui d’un système sans concurrence comme celui de l’URSS (nous rejetons toutefois les différentes formes de dumping).
  • La division du travail : Smith résume parfaitement cela : « Les plus grandes améliorations dans la puissance productive du travail, et la plus grande partie de l’habileté, de l’adresse, de l’intelligence avec laquelle il est dirigé ou appliqué, sont dues, à ce qu’il semble, à la division du travail. »[3] Il suffit logiquement de regarder le développement de la spécialisation et du savoir-faire pour en comprendre limpidement les bénéfices pour la société en général.
  • La coopération sociale : L’ensemble des institutions précédentes ne peut se faire en l’absence d’une coopération sociale. C’est parce que Monsieur A fait du pain ou produit des céréales que Madame B peut investir l’ensemble de son temps dans l’élaboration d’un médicament. C’est parce que Madame C enseigne aux enfants de Monsieur D, que Monsieur D peut investir son temps dans la création d’une nouvelle recette culinaire… C’est grâce à la coopération sociale que chacun peut répondre à ses désirs, peut favoriser son bien-être, son bonheur.

L’ensemble de ces institutions forment ce que l’on appelle communément le capitalisme, et comme l’indique Rothbard[4] : « Le fait que le marché assure le bien-être de chaque personne qui y participe est une conclusion fondée sur une analyse scientifique et non une hypothèse sur laquelle repose l’analyse. » Certains peuvent encore juger ce système de purement égoïste, pourtant il permet à une majorité de satisfaire ses besoins pour un plaisir renforcé. Wicksteed exprime parfaitement cela en ces termes :

« Le lien économique (…) ou le lien commercial est nécessaire pour mener la vie du paysan et du prince, du saint et du pêcheur, de l’apôtre et du berger, du plus altruiste et du plus égoïste des hommes (…) Notre système complexe de relations économiques nous met aux commandes de la coopération nécessaire pour atteindre nos objectifs[5]. »

Bien que la conclusion de cette réflexion installe en exergue l’éthique du capitalisme, un adjectif reste occulté par certains acteurs économiques. Le problème est que c’est peut-être cet adjectif qui pourrait être à l’origine du rejet du principe de liberté économique.

La pression d’une irréflexion financière sur l’économie 

Cet adjectif occulté par certains est néanmoins primordial pour maintenir un système de société libre. Allons plus en profondeur en cherchant à saisir le principe de responsabilité. La responsabilité est à la fois liée à l’individu et au collectif, elle est liée à nos actes mais aussi et surtout à leurs conséquences. Hayek développe le principe de responsabilité en corrélation avec celui de liberté : « La liberté ne signifie pas seulement que l’individu ait à la fois l’occasion et l’embarras du choix ; elle signifie aussi qu’il doit supporter les conséquences de ses actes, et en recevoir louange ou blâme. Liberté et responsabilité ne peuvent être séparées l’une de l’autre[6]. » Salin évoque la reconnaissance de la liberté de l’homme par la reconnaissance de la responsabilité de ses actes[7].

Le principe de responsabilité comme mentionné dans la dénomination d’investissement responsable suggère alors la prise en compte par l’auteur de ses actes, mais également des conséquences de ceux-ci sur son environnement social et environnemental. Néanmoins, un précepte échappe encore au principe de responsabilité de la finance responsable, celui d’une allocation responsable du capital. Un investissement est caractérisé de socialement responsable lorsqu’il concilie performance économique, impact social et environnemental, par le financement des entreprises contribuant au développement durable dans l’ensemble des secteurs d’activités. La problématique présente ici est que l’on caractérise un placement de responsable par la composition de son portefeuille d’investissement et non par la typologie de gestion de portefeuille pratiquée dans le cadre de ce véhicule d’investissement. Pour autant, la désaffection croissante de la population envers le capitalisme trouve une de ses sources via le comportement des acteurs en bourse, et sur une certaine irresponsabilité sociétale des membres des marchés financiers. Un sondage Odoxa expose que 64% des français ont une mauvaise opinion globale du capitalisme[8]. Ce système est remis en question à la fois par le comportement des entreprises, mais aussi et surtout par une certaine omnipotence irresponsable des membres de l’industrie capitalistique financière.

Le problème ne provient pas de notre modèle économique, il n’est lui-même qu’un ensemble d’acteurs (nous les Humains), il provient majoritairement de la responsabilité de ses membres. Comme le disait James Madison dans The Debates in the Several State Conventions on the Adoption of the Federal Constitution [9] : « Supposer qu’une forme de gouvernement, quelle qu’elle soit, assurera liberté ou bonheur s’il n’y a pas de vertu dans le peuple, c’est une idée chimérique. » La liberté n’a jamais et ne pourra jamais fonctionner sans une utilisation de la responsabilité[10], le capitalisme ne pourra être responsable et légitimement accepter que si les membres de la société comprennent leurs rôles.

Le problème semble donc provenir de la responsabilité ou de l’irresponsabilité de certains acteurs économique. Giraud mentionne la cristallisation de l’hostilité de la population envers le secteur bancaire et indirectement envers le système financier, comme le symbole d’un mécanisme irresponsable[11]. La question de soutenabilité de notre développement est en jeu[12]. L’absence de sens critique concernant le paradigme soutenant le modèle économique actuel fait courir un risque majeur sur la société en général. Aristote ne se trompait pas lorsqu’il disait que « Le doute est le commencement de la sagesse[13] ».Nous pouvons aisément faire un parallèle entre le bon économiste et le mauvais économiste comme présenté par Bastiat[14], et le bon allocataire de capital et le mauvais allocataire de capital. La différence se situe entre la personne qui se tient à ce qui est visible, et la personne prenant en compte à la fois ce qui est visible, mais aussi ce qui ne l’est pas. Soit, poursuivre un petit bien actuel qui sera suivi par un grand mal à venir, ou, poursuivre un grand bien à venir au risque d’un petit mal actuel (voir les actions des banques centrales depuis le début du siècle).

L’adjectif responsable à tout son sens pour définir un produit d’investissement dans une économie libre, si et seulement si, le gérant de ce véhicule d’investissement comprend qu’il agit dans un environnement systémique, et qu’il est en possession de l’essence du progrès en ayant la responsabilité de l’allocation du capital. Dans leur ouvrage Vingt propositions pour réformer le capitalisme, Giraud et Renouard font preuve d’oblation avec des propositions pouvant être résumées par le seul adjectif « responsable ». La menace d’une irresponsabilité financière fait peser un risque majeur sur l’environnement, mais aussi sur la société dans laquelle nous vivons. La compréhension du rôle ardu et aventureux de l’activité d’investissement financier présuppose une certaine lucidité quant au pouvoir actuel et croissant de cette industrie. Le poumon du capitalisme est le capital, or, si celui est alloué uniquement de manière à faire le maximum de profit le plus rapidement possible, sans aucune considération pour la société, ce poumon tarira l’avenir de l’économie. La bourse n’est que le moyen de faciliter le déplacement du capital inefficient, dans l’objectif de le rendre efficient pour l’économie réelle. Séparer la finance de marché à l’économie réelle montre un décalage périlleux entre le rôle basal du capital pour le progrès, la société, l’innovation, et permet aux investisseurs ou spéculateurs de rendre légitime des actions irresponsables pour le bien de la société et donc de couper méthodiquement la branche sur laquelle repose le libéralisme économique. Cependant, ce serait une grave erreur de juger de l’irresponsabilité du capitalisme. En soit il n’est qu’un système. Comme le fait penser Salin[15], la responsabilité dépend toujours de l’action d’un individu faisant évoluer la situation d’un autre individu. C’est là que se trouve la responsabilité, non dans un système politique ou économique. Ces systèmes ne sont que des termes pour englober les actions humaines. Il reste maintenant à tout un chacun de prendre conscience que l’économie, c’est nous.

Références :

[1] Hazlitt, H. (1998). The Foundations of Morality . Foundation for Economic Education.

[2] Hazlitt, H. (1998). The Foundations of Morality . Foundation for Economic Education. p. 301.

[3] Smith, A. (1991). Recherches sur la nature et les causes de la richesses des nations 1. Flammarion. p. 71.

[4] Rothbard , M. (2009). Man, Economy and State with Power and Maket. Scholar’s Edition. p. 100.

[5] Wicksteed, P. (1933). The common sense of political economy. Londres: Routledge & Kegan Paul Limited. p. 171.

[6] Hayek, F. (1994). La Constitution de la liberté. Lexis Nexis . p. 59.

[7] Salin , P. (1995). Responsabilité, propriété et marché. Commentaire, n° 70,pp. 355-360.

[8] ODOXA. (2019, décembre 4). Baromètre éco : angoisse sur les retraites et regard porté sur le capitalisme. Récupéré sur https://www.odoxa.fr/: https://www.odoxa.fr/sondage/barometre-eco-angoisse-retraites-regard-porte-capitalisme/

[9] Madison, J. (1836). The Debates in the Several State Conventions on the Adoption of the Federal Constitution.

[10] Burke, E. (1791). A Letter to a Member of the National Assembly.

[11] Giraud, G., & Renouard, C. (2012). 20 propositions pour réformer le capitalisme. Flammarion.

[12] Paranque, B., & Pérez, R. (2015). La finance autrement ? Réflexions critiques et perspectives sur la finance moderne. Presses Universitaires du Septentrion.

[13] Aristote. (2013). Éthique à Eudème. Flammarion

[14] Bastiat, F. (2005). Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Romillat.

[15] Salin , P. (1995). Responsabilité, propriété et marché. Commentaire, n° 70,pp. 355-360.

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