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Europe : Guerre de Sécession Nord-Sud ?

La disparition de la pandémie sonnera la fin de l’union sacrée. En Europe, les pays du Nord sortent de cette période bien moins affaiblis que ceux du Sud. La guerre de Sécession financière se profile.

En apparence, tout est sous contrôle. Tant Paolo Gentiloni, le commissaire européen aux Affaires économiques et financières, que le très rigoureux commissaire aux Affaires budgétaires, Vladis Dombrovskis, l’ont reconnu : les règles de stabilité financière de la zone euro (les 60% de dette sur PIB et les 3% de déficit budgétaire annuel) restent suspendues jusqu’à fin 2022. Les plans de relance peuvent se dérouler sans crainte, du Nord au Sud de l’Europe. Et les déficits de se creuser : en moyenne plus de 10% du PIB cette année, et sans doute au moins 5% l’an prochain.

Pourtant, sous le glacis européen, le feu couve. Entre le Nord et le Sud de l’Europe, le fossé se creuse. Au Sud, la France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal ou encore la Grèce, ont accumulé chacun plus de 110% de dette publique au regard de la richesse produite chaque année. Au Nord, l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas, la Finlande et le Luxembourg se limitent à 70% maximum.

La Banque Centrale Européenne a fait le nécessaire pour que les dettes soient financées : maintien des taux d’intérêt négatifs sur les échéances courtes, discours martial sur la détermination à garder des conditions de financement ultra accommodantes – pensons au « que les marchés viennent nous tester, nous sommes prêts » de Christine Lagarde le 31 mars dernier lors d’une interview à Bloomberg – et surtout achat de 70% des émissions souveraines de la zone euro depuis mars 2020 !

Mais tout ceci ne tient qu’à un fil, celui de l’inflation. Or sur ce front aussi, même en Europe, ça bouge. Après des années de déprime et en pleine réouverture post-CoVid, le niveau des prix sur le Vieux Continent remonte rapidement en raison des pénuries de matières premières et de main d’œuvre dans certains secteurs.

Or en Allemagne, la hausse a atteint en mai 2021, 2,4% par rapport à l’an dernier, nettement au-dessus de l’objectif théorique de la BCE. Même si certains facteurs, comme les prix des denrées agricoles, ou la normalisation du taux de TVA, sont temporaires, la pression monte Outre-Rhin sur les autorités monétaires européennes.

L’objectif est clair : que la BCE prenne au sérieux les pressions inflationnistes. D’abord en mettant fin aux taux artificiellement bas. Mais aussi en modérant rapidement ses interventions sur les marchés obligataires qui font pression sur l’intégralité de la courbe des taux et ne permettent plus la « vérité des prix » quant aux risques des émetteurs de dettes.

Wolgang Schauble, actuel président du Bundestag et ancien Ministre des Finances, a synthétisé l’état d’esprit des milieux économiques et politiques conservateurs d’Outre Rhin, dans une interview au Financial Times le 3 juin dernier.

Pour lui, il ne faut pas opposer stabilité sociale en Europe et rigueur budgétaire. Au contraire, les deux vont de pair : seul le rétablissement rapide des règles budgétaires européennes est à même d’apporter de la visibilité et donc de la sécurité aux citoyens.

Traduisons-le : dans l’immeuble « Union Européenne », l’Allemagne et les autres co-propriétaires frugaux et responsables en ont assez de payer pour les cigales impécunieuses qui profitent des infrastructures et ne paient plus leurs parts !

Inutile donc d’espérer aller plus loin que le plan de relance pandémie de 750 milliards d’euros laborieusement validé le mois dernier et qui aidera généreusement en priorité les pays du Sud, l’Italie de Mario Draghi en tête. Autant dire par exemple que les plans du commissaire à l’industrie Thierry Breton de mettre plusieurs dizaines de milliards d’euros pour rattraper le retard européen dans les semi-conducteurs ne sera pas aisé à mettre en place… sans parler des espoirs exprimés à demi-mots de pérenniser le plan de relance en le transformant en fonds structurel d’aide aux infrastructures numériques et énergétiques.

A moyen terme, les politiques trancheront ces débats mais sans doute pas avant les résultats des élections allemandes de l’automne prochain et surtout françaises au printemps 2022. Les franches hostilités entre les pays frugaux du Nord et les pays cigales du Sud pourraient se déclencher l’année prochaine.

Mais, à court terme, comme souvent, c’est la BCE qui est attendue comme arbitre. Bien sûr dès la réunion de ce 10 juin. Et surtout lors de la présentation, en septembre prochain des résultats de sa très attendue « revue stratégique ». Les marchés y seront extrêmement attentifs.

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