Fibee talks : Rencontre avec Léa Dunand-Chatellet, gérante et directrice de l’Investissement Responsable chez DNCA Finance

Après une heure de conversation avec Léa Dunand-Chatellet, vous ressortez, avec le sentiment d’un échange franc, sans langue de bois, pédagogue et capable de prendre de la hauteur sur un sujet hautement d’actualité.

Léa Dunand-Chatellet est une experte reconnue de l’Investissement Socialement Responsable avec presque 20 ans d’expérience comme analyste ISR[5] à ses débuts, puis avec la double casquette analyste-gérante qui lui permet d’avoir une crédibilité importante lorsqu’il s’agit de discuter ESG[6] et gestion financière. Léa a été directrice de la gestion ISR de  grandes maisons spécialisées en investissement responsable au sein de la place parisienne (Sycomore, Mirova).

DNCA Finance la recrute en 2018 et en l’espace de quelques mois, elle met en place la politique d’investissement responsable de la société de gestion qui la positionne comme un acteur majeur de l’ISR.

DNCA Finance, filiale à 100% de Natixis a aujourd’hui près de 160 salariés à Paris, 28 milliards d’euros d’encours sous gestion dans une gamme allant de la gestion actions traditionnelle, à des stratégies alternatives long shortactions ou global macro.

Comment l’experte en ISR que vous êtes, décide en 2018 de rejoindre DNCA Finance une société de gestion reconnue mais non positionnée sur l’ISR ?

Le projet de DNCA Finance était clair. L’ambition de développer une politique d’investissement responsable, alignée avec sa philosophie d’investissement et sa culture d’entreprise. Un ADN entrepreneuriale, avec une approche de gestion où tout est fait maison. C’est ce projet ambitieux qui a fait écho à mes convictions. Construire un modèle ISR propriétaire, en ayant la maitrise totale sur les données et les évaluations, ne pas recourir à des fournisseurs externes mais appliquer une recette chère à DNCA Finance c’est-à-dire recourir à une  recherche financière 100% interne, pour l’extra financier. De nos jours le constat d’échec ou disons la faiblesse des notations externes n’est plus à démontrer, mais à mon arrivée en 2018, cela faisait figure de position clairvoyante de la part de la direction de DNCA Finance, et correspondait parfaitement à ma vision des choses, issue de mon expérience.

En 2018, les fonds labelisés ISR sont proches du millier et les labels ne garantissent plus la sincérité et la pureté de l’approche ISR. Nous faisons le constat qu’il faut apporter autre chose, et nous créons la gamme de fonds Beyond, avec la volonté de démontrer la contribution positive, mesurable de nos fonds. Pas uniquement la prise en compte de l’extra financier.

Nous élaborons alors une méthodologie de notation propriétaire, ABA, Above and Beyond Analysis, qui alimente toutes les équipes de gestion de DNCA Finance.

Vous êtes en charge de l’analyse ISR mais est-ce que vous gérez des fonds ?

Bien sûr ! C’est essentiel, c’est grâce à cela que nous pouvons comprendre les enjeux à intégrer et faire de l’extra financier un élément essentiel, au même titre que le financier, de l’analyse d’une entreprise.

A mon arrivée, nous avions la charge de la gestion d’une gamme de fonds ISR. Depuis la quasi-totalité des  fonds DNCA Finance ont été labélisés ISR, et le pôle Investissement Resonsable est composé de 8 personnes qui gèrent depuis 2018 la gamme la plus exigeante des fonds article 9[1].

Toutes les analyses extra-financières sont effectuées dans notre équipe et alimentent les autres équipes de gestion, à leur demande. Nous concentrons nos efforts sur environ650 valeurs qui représentent l’univers actif de DNCA Finance  . L’objectif est de fournir des analyses extra financières de qualité, rigoureuses et en prévision d’un investissement par notre équipe ou les autres équipes de gestion de DNCA Finance. La réactivité est essentielle aujourd’hui et les analyses évoluent quotidiennement au grès des informations qui affectent les entreprises. Une information extra-financière peu désormais se traduire par des actes de gestion immédiats.

Au fil des années nous avons renforcé nos outils d’analyse, nous utilisons par exemple, maintenant l’intelligence artificielle pour scanner l’ensemble des controverses et des informations concernant les sociétés investies. Mais la philosophie reste la même, nous nous appuyons sur des données brutes, issues des entreprises et pas sur des données de fournisseurs externes ou encore des estimations.

Vous avez maintenant presque 20 ans d’expertise sur l’ISR comment avez-vous vu évoluer la demande en produits ISR ?

Il y a 20 ans, les produits responsables étaient l’apanage de la gestion institutionnelle, les grands fonds de pension ou investisseurs institutionnels étaient à l’origine de la demande pour ce type de produits. Aujourd’hui, le changement est radical.

 Lors du salon Patrimonia[1] cette année par exemple, nous avons été assaillis de questions sur l’ISR. Ce changement s’est produit il y a 3 ou 4 ans je dirais. Il faut être vigilant, nous observons que souvent la demande vient des intermédiaires qui veulent répondre aux besoins de sens, d’allocation utile de l’épargne de leurs clients, , soucieux des enjeux de notre siècle. Mais le besoin de pédagogie reste important, le besoin d’expliquer exactement ce que les portefeuilles vont contenir, de sortir d’un monde un peu binaire noir ou blanc, mal contre bien, et d’expliquer les nuances nécessaires, les besoins de financement de l’économie, de la transition énergétique et la réalité des investissements sur les marchés.

Je crois que ma double expérience de gérante et d’analyste ISR dans ce contexte est essentielle, car elle permet de situer les débats dans un contexte de gestion et construction de portefeuille, avec des connaissances pointues sur le financier et l’extra financier.

C’est d’ailleurs un atout fort de notre gestion, la volonté de ne pas surfer sur les tendances, de réagir à l’émotion ou de rebondir sur l’actualité, que ce soit par opportunisme ou aversion au risque (réel ou de réputation). Nous ne faisons pas d’« ESG Style drift », c’est-à-dire que la politique d’exclusion, d’engagement ou d’investissement repose sur des éléments rationnels, réfléchis et qu’il n’est pas question au gré de l’actualité de la modifier, et d’ajouter des exclusions à la mode, ou à contrario de réinvestir un secteur exclu car la tendance y est favorable.

La nouvelle réglementation SFDR[2] a vu le jour l’année dernière avec cette classification Article 8[3] ou 9 dont le flou des définitions a pu créer un peu de perturbations dans le monde de la gestion, quel est votre avis sur cette nouvelle réglementation ?

Je vois deux éléments importants dans cette réglementation.

D’abord, le besoin de sortir de ce monde régi uniquement par les labels, avec une vision assez binaire, soit vous aviez un label soit vous ne l’aviez pas, et des règles à géométrie variable selon les labels nationaux. Aujourd’hui, le cadre est fixé par la loi européenne, il s’agit d’un contrôle hard, en opposition au soft control des labels, et cela est un progrès. Un texte de loi est opposable et oblige.

La régulation permet d’assainir, de structurer et de graduer les enjeux ISR, d’apporter une nuance nécessaire :

  • Vous ne vous intéressez pas à l’ISR, ce n’est pas envisageable pour votre stratégie ; vous êtes article 6.
  • Vous vous y intéressez, les enjeux ESG sont intégrés à votre approche mais vous ne souhaitez pas vous engager sur un minimum d’investissement dit responsable, vous êtes article 8 « light ».
  • Vous pouvez non seulement intégrer les enjeux extra-financiers, mais vous allez considérer les entreprises avec une contribution positive à certains enjeux et vous engager à investir un minimum dans ces entreprises, vous êtes article 8 plus.
  • Et enfin, vous avez la capacité et la volonté d’offrir un produit avec uniquement des investissements dans des entreprises à contribution positive, 100% de votre portefeuille sera donc investi en investissement dit responsable, vous êtes article 9.

Alors certes l’état actuel de la réglementation manque un peu de clarté et de définition précise mais la graduation dans l’offre ISR est une bonne chose, elle correspond à la réalité des investissements financiers.

Le second point intéressant de la réglementation, est la conséquence sur l’émergence d’une nouvelle compétence, celle de la science de la donnée.

La quantité de données à traiter devient astronomique, cette compétence va devenir clé dans nos métiers. Pour l’instant, les données sont peu homogènes, la standardisation est en cours mais il faut être extrêmement vigilant lors des comparaisons entre entreprises et ne pas comparer des données incomparables. Il y a beaucoup d’attentes de la part de l’industrie sur une harmonisation des données.

Sur ce sujet, pensez-vous que la taxonomie européenne va permettre d’améliorer les choses ?

La taxonomie européenne est dans le principe, et pour rebondir sur mon point précédent, une grande avancée. Cela devrait permettre d’identifier le chiffre d’affaires vert d’une entreprise pour tout le monde de la même manière. Nous attendons donc avec impatience que la taxonomie soit applicable aux entreprises (à partir de juin 2023 ) afin d’obtenir ces informations brutes harmonisées et comparables. Cela devrait créer de la visibilité pour les investisseurs qui sauront identifier exactement le % d’alignement avec la taxonomie de leurs portefeuilles, 5, 10 ou 15%, l’information sera comparable et parlante pour les investisseurs.

Est-ce que vous pensez que tous ces efforts devraient permettre d’éviter le greenwashing ?

Ma conviction forte depuis le début était que la réglementation devait imposer plus de rigueur et de transparence. Par exemple, il était évident que les articles 9 devaient être extrêmement exigeants. L’objectif n’est certainement pas d’avoir 100% des fonds article 9, cela n’a aucun sens d’un point de vue financier, et n’est pas recommandable pour les investisseurs d’avoir tous leurs encours en article 9, le manque de diversification serait flagrant. Mais il faut que la classification graduée arrive à un niveau intransigeant et lisible pour le grand public.

Document rédigé le 14/03/2023.

Investir sur les marchés comporte des risques et notamment les suivants : risque actions, risque lié à l’investissement en actions de petite capitalisation, risque lié à la gestion discrétionnaire, risque en perte de capital, risque de taux, risque de liquidité, risque de change. 

DNCA Investments est une marque commerciale de DNCA Finance.

DNCA Finance – 19, place Vendôme 75001 Paris – tél : +33 (0)1 58 62 55 00. Email : dnca@dnca-investments.com – www.dnca-investments.com – Site intranet dédié aux indépendants. Société de gestion agréée par l’Autorité des Marchés Financiers sous le numéro GP 00 030 en date du 18 août 2000. Conseiller en investissement non indépendant au sens de la Directive MIFID II[4].


[1] Le salon Patrimonia est le plus grand rassemblement en France des professionnels de l’univers du conseil patrimonial : CGP, CGPi, Family Office, Gérants Privés, etc.

Termes et définitions
1. article 9. La Private article 9 SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation) est une directive européenne visant à améliorer la transparence…
2. SFDR. La réglementation SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation) est un règlement européen qui vise à améliorer la transparence et l'intégrité des produits financiers liés au développement durable.
3. Article 8. La Private article 8 SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation) est une norme européenne qui vise à améliorer la…
4. MIFID II. MiFID II est une directive européenne qui a pour objectif de réguler le marché financier et améliorer la…
5. ISR. L’investissement socialement responsable (ISR) est une approche d’investissement qui combine des critères financiers et environnementaux, sociaux et de…
6. ESG. L’ESG (Environnement, Social et Gouvernance) est un terme générique qui désigne les critères de responsabilité sociale et environnementale…
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