Longtemps considérée comme l’une des économies les plus protectionnistes du monde, l’Inde pourrait amorcer un tournant stratégique. Pour François-Xavier Chauchat, chez Dorval AM, les récents accords commerciaux conclus avec l’Union européenne et les États-Unis pourraient progressivement transformer ce marché encore largement sous-exploré par les entreprises occidentales.
Connue pour être une des économies les plus protectionnistes au monde, l’Inde a signé plusieurs accords commerciaux qui pourraient changer la donne. Aujourd’hui encore peu explorée, la thématique des entreprises occidentales susceptibles d’en profiter mérite qu’on s’y attarde.
Pays le plus peuplé au monde avec près de 1,5 milliard d’habitants, l’Inde reste une économie relativement modeste à l’échelle mondiale (graphique 1). Elle compte pour 3,5% du PIB mondial en dollars (à peine plus que la France) et 8,5% du PIB mondial en termes de parité de pouvoir d’achat selon le FMI. Son poids monte cependant progressivement, et sa croissance a été de 6% par an depuis 10 ans, soit un peu plus que la croissance chinoise (+5,5%).

Traditionnellement protectionniste – davantage encore sous la présidence de Narendra Modi depuis 2014 – l’Inde est longtemps restée un marché peu attractif pour les entreprises occidentales. Le pouvoir d’achat du ménage moyen y est encore très faible, et l’implantation d’usines y est compliquée.
Des percées notables ont cependant eu lieu ces dernières années avec Apple et Foxconn, près d’un iPhone sur cinq étant désormais assemblé au sud de l’Inde. Et surtout, l’Inde a signé cette année deux accords commerciaux majeurs – un avec l’UE et un avec les Etats-Unis – qui signalent sans doute un tournant. Ils prévoient une libéralisation du secteur industriel indien d’ici sept à dix ans, et une forte baisse des droits de douane réciproques.
Ces accords – qui ne sont pas encore ratifiés – s’inscrivent dans un contexte géoéconomique en mutation, où les partenaires cherchent à réduire leur dépendance à la Chine. Selon certains observateurs , l’Inde semble aussi utiliser ces accords comme leviers externes pour imposer des réformes internes, à l’image de la stratégie adoptée autrefois par la Chine lors de son entrée à l’OMC.
L’idée longtemps illusoire que l’Inde pourrait finir par connaître un destin économique comparable à celui de la Chine fait donc désormais partie du champ des possibles. Pour les entreprises occidentales, le potentiel est important sur deux fronts : l’intégration de l’Inde dans leurs chaînes de production et l’émergence d’un nouveau grand marché pour leurs produits.
En 2025, le PIB par habitant en Inde est légèrement inférieur à $3 000 par an, soit le même niveau que la Chine de 2007. Selon le FMI, il pourrait croître de près de 50% d’ici 2030, et commencer ainsi un processus de rattrapage avec la Chine, après 35 ans de sous-performance massive (graphique 2).

Selon certaines estimations, le nombre de ménages indiens aisés – qui gagnent au moins $30 000 par an – pourrait passer de 15 millions aujourd’hui à 40 ou 50 millions d’ici 2035. L’impact pour les industries du luxe, de l’automobile, du tourisme ou de la finance serait alors significatif. A titre d’exemple, l’accord entre l’Inde et l’UE prévoit que les droits de douane indiens sur l’automobile européenne passeraient de 110% à 10%, avec un quota maximal de 250 000 véhicules. En 2024, l’UE n’a exporté que 7 700 véhicules vers l’Inde.
Pour l’instant, seules quelques entreprises cotées européennes réalisent un chiffre d’affaires significatif en Inde. Selon Goldman Sachs, une trentaine de sociétés sont concernées, dont Schneider Electric, Airbus, Unilever, Prosus, Glencore, Diageo ou Legrand. Leur exposition à l’Inde reste modeste (entre 5% et 15% du CA), mais la croissance peut être parfois élevée. Depuis début 2025, ce panier de valeurs a légèrement surperformé le Stoxx 600, bien qu’il reste derrière un panier plus large de sociétés européennes exposées à l’ensemble des économies émergentes (graphique 3).

Si elle se confirme, l’ouverture progressive de l’Inde pourrait permettre un véritable relais de croissance pour certaines entreprises occidentales, à la fois comme marché de consommation et comme plateforme industrielle. Voilà en tout cas un thème à suivre attentivement pour les prochaines années.