Loupe | La veille économique et financière

Inflation-mania

On peut avoir l’impression qu’on traverse un moment caractérisé par un biais inflationniste dans les regards jetés sur le déroulé économique. En oubliant que les dynamiques en cours ne peuvent pas être extrapolées. Rouvrir une économie induit des comportements économiques qui ne dureront qu’un temps.

En fait, les acteurs de marché paraissent moins préoccupés par la recherche du niveau « fondamental » des prix qu’attentifs au comportement collectif de leur communauté. Attention à ce que ce mimétisme ne se transforme pas en anticipations autoréalisatrices.

Sur le métier mille fois tu remettras l’ouvrage et tu seras un bon analyste de marché, mon ami. Je ne sais pas si Rudyard Kipling, que je viens de maladroitement paraphraser, avait un avis sur le risque inflationniste. Ce qui est certain c’est qu’aujourd’hui on ne peut pas prendre position sur les marchés sans porter un jugement sur le sujet. Et il est de bon ton de faire preuve de prudence, voire de pessimisme. Ne sommes-nous pas le jour I, celui où le glissement sur un an des prix à la consommation aux Etats-Unis va accélérer d’un point complet ? De fait, le consensus des économistes parie, de façon d’ailleurs raisonnable, que de mars à avril l’évolution sur douze mois de l’indice en question passera de +2,6% à +3,6%.

Comment se positionner par rapport à cette prévision et aussi par rapport à la réaction hier aux statistiques chinoises sur les prix ? On pourrait aussi ajouter le curieux regard jeté sur le chiffre décevant de l’emploi américain pour le mois dernier.

Il faut bien comprendre le cheminement à l’origine de l’accélération annoncée d’un point du glissement sur un an des prix de détail d’avril aux Etats-Unis : on perd le « gros » -0,7 point d’avril 2020 et on le remplace par un « gros » +0,2 point pour avril 2021. Avec les arrondis, vous arrivez bien à + 1 point. On le voit, le poids du passé est écrasant ! Ce n’est pas pour autant que celui-ci était déflationniste. Restons dans les sophismes et argumentons dans l’autre sens. La hausse annoncée d’un « gros » 0,2 point sur un mois serait la plus faible depuis le début de l’année. Rappelons la chronique : +0,3 point en janvier, +0,4 point en février et +0,6 point en mars. Thèse, antithèse et au final une vraie difficulté à faire une synthèse ! Je ne suis pas du tout certain que la question du profil des prix doit être appréhendée par ce « petit bout de la lorgnette ».

Disons deux mots des deux autres « preuves » que l’inflation roderaitL’accélération des prix chinois d’abord. Certes, le glissement sur un an des prix à la production des produits bruts est ressorti à plus de 15% le mois dernier. Mais le noyau dur des prix à la consommation n’a progressé que d’un modeste 0,7%. L’observation de la relation entre les deux séries au cours des quinze années passées ne fait pas redouter une dangereuse inflexion haussière de ce dernier. La signification ensuite du chiffre décevant des créations d’emplois aux Etats-Unis en avrilN’a-t-on pas entendu dire que c’était la preuve d’une raréfaction de la main d’œuvre qui ne pourrait que se traduire par une accélération des salaires ? Accélération qu’on commencerait à voir ! Tout ceci est très exagéré et le marché du travail n’est en rien dangereusement tendu. Sans doute serait-il raisonnable de modestement considérer que la prise en compte des conséquences de l’épidémie sur le comportement des gens (crainte des contacts et problèmes de garde d’enfants) et de la majoration temporaire des allocations chômage suffit à expliquer ce « passage à vide » en matière d’offre de travail. Le plus probable est qu’il ne puisse pas être durable.

Il y a un élément commun à ces trois coups de projecteurs ; il s’agit du temps. Ce « fil » analytique doit être tiré. Ce réveil de l’économie, au sortir de la crise épidémique, se traduit par des enchainements économiques particuliers ; c’est-à-dire ne correspondant pas à un déroulé « cyclique » habituelTout paraît amplifié et à ce titre rien ne devrait être durable. La sagesse invite la patience. Il faudra passer quelques mois avant qu’on puisse déceler les nouvelles tendances des principales variables économiques. L’environnement n’était pas inflationniste avant la diffusion de la COVID. Le choc n’a pas détruit de capacités de production, mais il peut modifier les comportements de demande. Les prix relatifs (les uns par rapport aux autres) en seront impactés. Avec des implications sur la dynamique du niveau général des prix ? Bien malin qui peut le dire !

Revenons au marché et tentons de regarder au-delà de cette communication qui prend appui, soit sur le mouvement des matières premières (avec la question de la pérennité de ceux-ci ; cf. le point ci-dessus et aussi l’Eco du Matin d’hier), soit sur des informations ponctuelles qu’il est tentant d’interpréter dans le sens de l’« air du temps ». Disons deux choses.

D’abord, les anticipations inflationnistes exprimées par le marché ne pointent pas l’enclenchement d’une spirale inflationniste ; mais plutôt un phénomène de bosse de court terme, suivi d’un reflux vers une sorte de normalisation.

Ensuite, il faut s’interroger sur la psychologie actuelle des acteurs de marché. Elle paraît être moins faite de recherche de la valeur fondamentale de l’inflation que de mimétisme (il faut relire René Girard et l’interprétation économique qu’en donne André Orléan ; nous en avons parlé il y a déjà quelques années) : comment le reste du marché, dans un contexte de préoccupation par rapport au profil des prix, va-t-il réagir ? Avec le risque d’enclencher un mécanisme d’anticipations auto-réalisatrices.  Les anticipations inflationnistes perdraient leur ancrage et alors les taux longs remonteraient tout en se corrélant négativement aux cours des actions.

Même si le point de savoir si les actions ne sont pas valorisées de façon excessive (au moins certaines d’entre elles) est valide, faut-il prendre le prétexte de la question non résolue de l’inflation, pour enclencher une correction ?

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