Christine Lagarde | Les actualités économiques et financières

La BCE à l’offensive

Après plus de 70 ans de règne, la reine Elisabeth II s’est éteinte et quitte la scène mondiale par la grande porte. Elle aura marqué la scène mondiale de l’après deuxième guerre mondiale et aura sûrement apporté au Royaume-Uni un socle fort pour assurer son unité. Son départ est peut-être un autre symbole des changements qui s’opèrent dans le monde d’aujourd’hui. Nous quittons un monde qui, nous le croyions, pourrait apporter de la prospérité par son intégration économique et politique approfondie. Nous nous trouvons dans un monde où les tensions prospèrent, rendant les échanges plus visqueux alors que nous sommes confrontés à des défis énormes pour la planète, dont en premier lieu le réchauffement climatique.

  • L’Europe subit un choc énergétique inédit, dépassant par son ampleur (mouvements des prix) les chocs pétroliers des années 1970 et 1980.  C’est la conséquence de la guerre en Ukraine et l’arrêt presque total des approvisionnements en gaz par la Russie.  L’Europe lutte tout d’abord pour obtenir les sources d’énergie alternatives pour assurer le fonctionnement de son économie. Mais à court terme, tout est fait pour atténuer l’impact de la hausse des prix de l’énergie sur les ménages et les entreprises, tout en visant dans des nombreux pays, à l’instar de l’Allemagne, à taxer les « sur-profits » que peuvent réaliser les entreprises qui fournissent l’électricité dans la région, essentiellement celles qui utilisent des sources d’énergie non fossiles (nucléaire, éolien, photovoltaïque ou hydroélectrique).

  • Au Royaume-Uni, le nouveau gouvernement britannique vient d’annoncer un énorme plan de protection pour les ménages et les entreprises. L’essentiel du plan vise à protéger les ménages contre les hausses de leur facture énergétique pour les 2 ans à venir et pour les entreprises pour les 6 mois à venir. Ainsi,  les consommateurs verraient leur facture de gaz limitée à 2500 livres sur deux ans (certaines estimations voyaient la facture monter à 6000 livres en 2023). Le coût total du plan serait de 150 milliards de livres (un peu moins de 7 points de PIB, dépendant des fluctuations des prix de l’énergie). Un tel effort budgétaire sur la consommation devrait permettre d’adoucir très clairement le ralentissement économique. Toutes choses égales par ailleurs, ceci est même susceptible d’éviter une récession, alors que l’inflation serait bien plus modérée avec la limite imposée aux prix de l’énergie. En outre, la Banque centrale pourrait moins monter les taux d’intérêt à court terme. Toutefois, en soutenant fortement la demande, les tensions sur d’autres prix pourraient persister alors que les nouvelles dépenses publiques pourraient maintenir les taux d’intérêt à long terme plus élevés pendant plus longtemps que prévu.
  • Par ailleurs, comme en Allemagne, en Suède ou au Danemark, le gouvernement britannique a inclus dans son plan une enveloppe de 40 milliards de livres pour soutenir les entreprises productrices d’électricité qui se trouveraient en difficulté financière. Enfin, dans le but de promouvoir la production d’énergie, le gouvernement a levé l’interdiction de l’exploitation du gaz de schiste au Royaume-Uni. Néanmoins, toute nouvelle exploitation devrait avoir le soutien des autorités locales, ce qui n’est pas forcément acquis.
  • Ce vendredi, ce seront les dirigeants des pays de l’Union européenne qui devraient se retrouver pour   établir un plan de lutte commun pour faire face à la crise énergétique. La discussion devrait tourner autour des propositions de la Commission européenne qui propose d’établir aussi un seuil sur le prix de génération d’électricité qui serait de 200 euros le mégawatt heure. Des impôts extraordinaires sur les surprofits de entreprises productrices d’électricité seraient aussi discutés, alors que des aides financières pour soutenir les entreprises du secteur énergétique en difficulté seraient aussi mises en place.  Même si ce bouclier tarifaire devrait aider les ménages, le maintien d’un prix tout de même relativement élevé devrait permettre de s’assurer des ajustements de la demande d’énergie, afin d’éviter des éventuelles pénuries pendant les mois d’hiver. Il est probable qu’avant la mise en place d’un plan commun européen il faudra un peu de temps, mais, outre les initiatives nationales déjà en place, tout semble indiquer que l’Europe va continuer de lutter pour adoucir l’impact économique de ce choc massif provoqué par la pénurie de gaz. Nous continuons de penser qu’une récession sur les trois trimestres à venir sera difficilement évitable, même si l’accumulation des aides budgétaires va atténuer l’ampleur de celle-ci.  
  • La BCE, comme attendu, a monté ses taux directeurs lors de sa réunion de politique monétaire. Une nouvelle hausse de 75 pb, encore plus agressive que celle de juillet, a donc été décidée. Les autorités monétaires ont insisté qu’il était nécessaire d’agir fortement maintenant, tout en soulignant que les hausses des taux devraient sûrement se poursuivre compte tenu de la dynamique de l’inflation actuelle, qui va au-delà de la forte hausse des prix de l’énergie.
  • Mme Lagarde a indiqué durant la conférence de presse que la forte hausse décidée avait été prise à l’unanimité du conseil des gouverneurs. Ainsi, il semblerait que pour l’instant, les membres les plus conservateurs du conseil aient la main.
  • La BCE a justifié son action en publiant ses nouvelles projections économiques. En particulier, celles-ci montrent  une progression bien plus forte de l’inflation qu’estimé en juin, avec en particulier une hausse des prix en moyenne annuelle de 5,5% en 2023, contre 3,5% précédemment. En même temps, la BCE considère que la croissance devrait relativement résister. Après une stagnation sur les trois trimestres à venir elle devrait répartir au printemps 2023.
  • Nous pensons toujours qu’une autre forte hausse de 50 pb est probable en octobre puis les hausses devraient se modérer avec une croissance économique qui devrait pâtir à plein du choc énergétique malgré les soulagements apportés par les gouvernements.
  • Le choc énergétique et le resserrement monétaire devraient peser de manière marquée sur la croissance dans les trimestres à venir. Certes, les aides publiques massives en Europe vont atténuer en partie ces chocs, mais il nous semble toujours que le contexte appelle toujours à la prudence. En particulier, les anticipations sur les résultats des entreprises ne semblent pas encore avoir pris en compte toute l’ampleur de l’ajustement de l’activité à venir, à notre avis. Les quelques mois qui viennent nous diront si l’on peut devenir plus confiant dans l’avenir ou pas.

La BCE a donc décidé de frapper un grand coup en remontant fortement ses taux directeurs de 75 pb. Ainsi, le taux de dépôt passe maintenant clairement en territoire positif à 0,75%. Le temps des taux négatifs est donc bel et bien révolu.

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La chronique IsoBourse du 10/09/2022
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