Cent ans exactement après la naissance de l’Union soviétique, le 30 décembre 1922, nous allons peut-être assister à sa deuxième mort : la tentative de M. Poutine de reconstituer autour de la Russie une sphère l’influence privilégiée est en train de tourner à la catastrophe. Et cette catastrophe ne fait peut-être que commencer. Car on voit de moins en moins bien comment la Russie pourrait sortir par le haut de son aventure ukrainienne. On use et abuse de l’adjectif « historique » pour qualifier les développements géopolitiques en cours : mais son emploi est parfois mérité.
Un régime en voie de fascisation
Michel Duclos a bien décrit la radicalisation de la politique russe depuis le retour de M. Poutine à la présidence en 2012 : « hantise des révolutions de couleur, volonté néocolonialiste de garder le contrôle de ‘l’étranger proche’, sens de l’opportunité, perception de la faiblesse de l’Occident et volonté d’affirmation internationale« … et émergence de la Chine comme partenaire alternatif possible. Cette radicalisation à l’extérieur, hâtée par la dérive occidentale de Kyiv et qui s’est doublée d’un raidissement à l’intérieur – les deux s’alimentant l’un l’autre -, s’est accélérée depuis fin février. Parler aujourd’hui d’État « totalitaire » serait excessif. Il n’y a dans le pays ni contrôle absolu de la société, ni mobilisation complète de cette dernière. Et les Russes semblent être beaucoup plus nombreux à vouloir fuir la guerre qu’à se joindre à elle. Mais il est de moins en moins absurde d’évoquer un régime « fascisant ». Vladimir Poutine apparaît de plus en plus dépassé par sa droite. Sa stratégie de cooptation des groupes violents, voire néo-nazis, dans les années 1990 – pour protéger le pays de la contagion démocratique – est en train de se retourner contre lui.
Le terreau était fertile. La culture politique russe contemporaine est marquée par une alliance de fait entre les hommes des services de sécurité (les siloviki) et ceux du crime organisé. Le comportement de l’armée en est une incarnation, encore plus forte de par la structure même des forces armées russes : des soldats souvent livrés à eux-mêmes du fait de la faiblesse du corps des sous-officiers, et des officiers dont la culture militaire a été forgée par les opérations de « contre-terrorisme » en Tchétchénie (1999-2009), ou plus récemment en Syrie : un déchaînement de violence aveugle dénué de toute préoccupation morale.
Les milices tchétchènes et russes – le groupe Wagner étant la plus connue – tiennent désormais le haut du pavé. Avant, bientôt de le battre ? Les ultranationalistes russes étaient des figures relativement marginales. « Ces personnages […] se contentaient de vociférer leurs fantasmes de guerre nucléaire sur les plateaux de télévision. La nouveauté est que, désormais, ils ont des armées privées, avec artillerie et aviation, et pour emblème une masse tachée de sang« . Il faut lire avec attention le grand discours prononcé par le président russe dans la salle Saint-Georges, le 21 septembre dernier, et destiné à célébrer en grande pompe l’annexion de quatre oblasts ukrainiens. Les références qu’on y trouve – la glorification du passé, la mention des ennemis anglo-saxons, l’avenir radieux promis, les citations du philosophe Ivan Iline… – sont des indices troublants. Ils s’ajoutent au culte du chef, à la mise en exergue de prétendues humiliations passées, au capitalisme d’État ou aux remarques de M. Poutine sur « la purification » de la nation russe qui résulterait de l’exode qui a suivi le lancement de l’Opération Z.