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La crise Ukrainienne sous l’angle de la finance durable

Le drapeau de l'Ukraine sur une carte de l'Europe

Faire du business avec des régimes autoritaires : mauvaise idée

Une fois de plus, mais cette fois à une échelle dramatique, on ne peut que constater que faire du business dans des pays qui ne respectent pas les règles de la démocratie se termine généralement mal. Les raisons sont redoutablement simples à comprendre : dans des pays comme la Russie, les règles de l’état de droit ne sont pas respectées. Les droits de propriété sont révocables à tout moment, la corruption est endémique et la Gouvernance, au sens large, ne rime pour le moins pas avec « partage ». Globalement la transparence est médiocre.

Fatalement, développer une activité économique dans des pays de ce type comporte des risques majeurs (spoliation, perte d’activité, de réputation, etc.)

Et en l’occurrence, pour la plupart des entreprises impliquées en Russie, une perte totale est désormais probable.

Investir dans des pays de ce type : très mauvaise idée

Les informations financières sont globalement moyennement fiables, c’est encore pire pour les données extra-financières. De ce fait, pour des gérants ESG, l’investissement se fait quasiment à l’aveugle… ce qui ne peut finir autrement que mal.

La réflexion financière classique « performance/risque » n’a pas vraiment de sens dans des cas de controverse grave dans des pays très mal notés ESG. Dans des périodes comme celles que nous vivons, le sujet devient « binaire ». Il devient impossible de détenir des positions en Russie. Ce n’est plus un sujet de valorisation.

Il faut donc être particulièrement strict et exigeant sur les investissements ESG dans des pays peu démocratiques. Ce qui est très difficile dans des pays non transparents.

Un peu comme dans le cas Orpéa, après l’accident, tout le monde se pose des questions sur les notations et les justifications de ces notations. Aujourd’hui, c’est la notation d’entreprises comme Gazprom qui interroge ; beaucoup de clients de fonds demandent à leur gérant pourquoi et comment ils ont pu investir dans cette société…

La guerre déclenchée par la Russie va, à l’instar de ce qui s’est passé avec Orpéa sur une échelle plus grande, avoir d’immenses répercussions pour l’investissement ESG.

Les sociétés de gestion vont devoir être beaucoup plus exigeantes dans leurs critères d’investissement extra-financiers.

Les armes : ESG vraiment ?

Le contexte actuel ne serait pas aussi dramatique, l’idée d’inclure la fabrication d’armes dans la taxonomie européenne ferait presque sourire.

On le comprend aisément : beaucoup d’États européens font face à des contraintes budgétaires fortes et l’idée de faire appel à l’épargne privée paraît une solution adaptée.

C’est une aberration. Mon avis sur le sujet est très simple : il est hors de question d’investir l’argent des épargnants sur des fabricants d’armes. Ce type de sujet est totalement régalien et doit être géré par l’État sur tous ses aspects. Dans le cas inverse, des entreprises privées peuvent en effet se retrouver impliquées dans des problèmes relevant de « crimes de guerre » si leurs armes sont utilisées à mauvais escient. Imaginez une société française fabriquant des bombes et les vendant à une armée étrangère et que cette armée bombarde sciemment des hôpitaux ou des écoles.

Le client final du fonds détenant des armes pourrait au moins poser des questions à son gérant ou sa société de gestion. C’est intenable.

Les problématiques de Défense doivent être pilotées par les gouvernements dont les représentants sont élus. Cela ne peut pas relever du privé. Imaginons quelle serait la réaction des épargnants européens si les bombes larguées en ce moment sur des civils ukrainiens étaient fabriquées par des entreprises privées.

Déjà aujourd’hui, des règles existent, mais elles sont très difficiles à respecter. En résumé, les sociétés de gestion doivent respecter des règles (qu’elles s’imposent) affirmant qu’elles excluent les fabricants d’armes non conventionnelles. On frise le ridicule, car personne ne sait vraiment ce que contiennent les armes ou les munitions de nombreux fabricants.

Il ne faut pas se faire d’illusion, très peu de gérants sont en mesure de connaître parfaitement les armes, leurs évolutions et la manière dont elles peuvent être modifiées sur le terrain.

Ce sujet est totalement régalien et doit être assumé par des élus au travers du budget.

En outre, cela permettrait aussi de mieux gérer les problèmes de corruption… au moins dans les pays démocratiques !

Les crises énergétiques post Covid et liées à la guerre en Ukraine doivent faire réfléchir

Ce sujet est crucial et est désormais pleinement intégré… au moins dans les réflexions des gouvernements. Le problème est double : à court-terme, les dépendances en tout genre (hydrocarbures, matières premières critiques en particulier) et à plus long terme, comment l’Europe va-t-elle pouvoir gérer ses dépendances de manière crédible vis-à-vis du changement climatique sans remettre en cause ses perspectives de croissance ?

Par certains aspects, la crise actuelle a un côté positif (essayons d’être optimistes) : elle pousse l’Europe à accélérer le mouvement dans ses collaborations et ses investissements dans l’énergie au sens large.

Comme dans beaucoup de sujets ces derniers temps, il semble clair que « le marché » ne peut pas gérer l’ensemble des contraintes. Le Covid a vu un retour en force du « politique » dans de nombreux aspects de la vie économique. Cela va s’intensifier. Difficile de dire à ce stade si c’est positif ou non, mais c’est un élément incontournable dans la réflexion.

Conclusion (provisoire)

Les politiques ESG sont un peu partout en cours de révision, pour ne pas dire en cours de resserrement. C’est tout à fait logique. La guerre et ses conséquences font bien sûr réfléchir sur le sens des notations dans des pays à risque. Autre sujet lourd : la transition énergétique. Les derniers mois ont fait apparaître les difficultés entre les contraintes à court terme et les enjeux de protection de la planète à plus long terme. Beaucoup de fonds ESG se sont trouvés coincés entre des ambitions « climatiques » fortes et la réalité des marchés avec des performances des sociétés pétrolières très positives…

Beaucoup de gérants et d’investisseurs se posaient également des questions depuis plusieurs semaines suite au début d’anticipation de hausse des taux : une rotation sectorielle historique a eu lieu (avant le déclenchement de la guerre en Ukraine). Cela a particulièrement profité aux secteurs dits « value », c’est-à-dire, les banques, l’énergie, les valeurs industrielles, au détriment des valeurs de croissance comme les valeurs du secteur de la technologie ou du luxe. Les portefeuilles ESG, très orientés croissance, ont largement sous-performé ces derniers temps. L’affaire Orpéa a aussi perturbé la gestion ESG… Enfin, le retour en force de l’État dans les rouages de l’économie va aussi inévitablement perturber les marchés et donc les politiques ESG.

Tout ceci va structurellement faire évoluer les gestions ESG.

À suivre.

Publié par

Alain Pitous est Senior Advisor ESG. Il travaille dans le secteur de la gestion d’actif depuis 1986, diplômé de l’EDHEC, il a commencé sa carrière dans une société de bourse à Lille. Il a ensuite rejoint la Société Générale en tant que gérant de portefeuille obligataire. Par la suite, il a managé des équipes de gestions diversifiées, puis actions et taux jusqu’en 2009. Il a activement participé à la création d’Amundi (Groupe Crédit Agricole) entité regroupant les activités de gestion de la SG et du Crédit Agricole. Membre du Comex d’Amundi jusqu’en 2014 il a ensuite rejoint une aventure entrepreneuriale en intégrant Talence Gestion en tant que Directeur Général. Il a rejoint OFI AM pour devenir Directeur de la Finance Responsable avec comme objectif d'une gestion 100% ISR...en à peine 2 ans cet objectif est en passe d'être atteint, désormais la mise en place de la règlementation Disclosure / Taxonomy est l'objet de toute son attention !

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