La Finance en 2040 vue par les experts : Nicolas Dubourg

J’ai connu Nicolas Dubourg lors de mon passage chez Edmond de Rothschild Asset Management. J’étais EDRAM, il était EDRIM, mais…….devrait-il vraiment y avoir un « mais » ?
Je préviens : Nicolas est brillantissime ET modeste. Les deux attributs étant rarement accolés l’un à l’autre, cela mérite d’être souligné. Il est maintenant l’un des dirigeants fondateurs de ISALT (Investissements Stratégiques en Actions Long Terme). Le long terme c’est son métier, il se fallait donc de l’interviewer pour nos interviews Fast Forward.

 

Zoé Charny

Nous sommes en 2040, comment voyez-vous le monde qui nous entoure ?

Je suis un optimiste de nature donc malgré un contexte politique et économique incertain, je ne vois pas les choses de façon négative. J’anticipe deux éléments fondamentaux à considérer en 2040. D’abord, la tendance à la régionalisation au niveau mondial comme à l’échelle d’un pays, en écho à une demande de plus en plus forte de proximité et de sécurité. Les crises actuelles (pandémie et guerre) ont mis l’accent sur ces enjeux de régionalisation de la production, de réindustrialisation de certaines régions. 

Pour autant, il faut également préserver le multilatéralisme. C’est la condition pour une croissance à long terme et un monde en paix. Cela suppose un équilibre et les politiques devront trouver un moyen de faire marcher ensemble ces mouvements de « plaques tectoniques ». Cette régionalisation signifie aussi de grandes opportunités, par exemple une localisation plus proche des moyens de production dans la santé, les composants et biens critiques. Cela contribuera au sentiment de sécurité des citoyens. Le second point majeur, c’est bien entendu les conséquences du changement climatique qui façonnera nécessairement le monde de 2040. 

"il faut également préserver le multilatéralisme. C’est la condition pour une croissance à long terme et un monde en paix"

Je note d’ailleurs qu’une localisation renforcée des moyens de production devrait permettre de contribuer positivement à cet enjeu.

Chez ISALT, du fait de notre position en qualité d’investisseur de long terme et de notre conviction que trois transitions essentielles, environnementales, sociales et technologiques, vont bouleverser positivement le monde, nous estimons qu’à travers l’innovation il y a des opportunités considérables à étudier. Le redéveloppement d’un écosystème productif en France par exemple est susceptible de créer des emplois locaux. C’est un sujet fondamental. Il est du rôle des investisseurs d’allouer les capitaux en ce sens. 2040 c’est demain.

Comment auront évolué les marchés financiers ?

La technologie devrait jouer un rôle essentiel dans l’avenir des marchés financiers. Elle sera susceptible de créer de nouveaux produits, de travailler différemment, d’investir différemment. Le monde de la finance décentralisée ou des cryptos n’en est qu’un petit exemple. Je ne fais pas partie de ceux qui pensent que la machine va remplacer les hommes. Nos métiers sont essentiellement humains : on investit sur des projets, sur une stratégie, cela requiert de l’analyse fondamentale et de l’intuitu personae. 

"La technologie devrait jouer un rôle essentiel dans l’avenir des marchés financiers"

Nos métiers sont essentiellement humains : on investit sur des projets, sur une stratégie, cela requiert de l’analyse fondamentale et de l’intuitu personae. 

L’intelligence artificielle va certainement jouer un rôle, mais elle sera complémentaire de la part humaine des métiers financiers. Une chose intéressante est, cette année, l’épisode Robinhood/Gamestop. 

Cela pourrait peut-être être une forme d’évolution des marchés, une forme d’expression dérivée des réseaux sociaux où l’aspect humain, « affectif » investit le champ économique et financier, dont le fonctionnement doit normalement reposer sur l’analyse fondamentale et une forme de rationalité et d’efficience. 

Dans le cadre des marchés financiers, il faut évoquer aussi le rôle des régulateurs. Ils ont un pouvoir extrêmement fort et sont capables de s’adapter constamment aux évolutions des systèmes économiques et financiers pour influencer, orienter et encadrer. Prenons l’exemple du marché automobile. La régulation impose une pression très forte pour que l’industrie bascule vers le tout électrique d’ici 2035. Cela conduit les constructeurs et fournisseurs à aller à marche forcée dans cette direction positive au regarde du changement climatique La régulation influencera les marchés pour tenir compte des grands enjeux de notre siècle. 

C’est déjà en marche.

Quel rôle joueront les professionnels de la gestion d’actifs en 2040 ?

Leur rôle sera comme toujours, d’allouer le capital, de prendre des risques pour faire fructifier les investissements confiés par leurs clients, certes avec des horizons d’investissement parfois différents. De ce point de vue, la question du long terme devient centrale et c’est le rôle de la gestion d’actifs de s’y atteler. Les acteurs de l’investissement seront « responsables ». Il convient de ne pas galvauder ce terme. Responsable, cela signifie, tout à la fois être à la recherche de rendement (faire prospérer l’argent confié par leurs clients) et tenir compte des enjeux climatiques, sociaux et politique. Cela ne peut pas être dissocié, et je suis convaincu qu’en 2040, cela ne sera même plus un sujet et que cela ira de soi.

Par ailleurs, je pense qu’à horizon 2040, la gestion d’actifs fera appel à une multitudes de compétences. Le profil type du gérant d’actif, uniquement soucieux des flux financiers des entreprises, fera long feu. L’extra technicité des sujets auxquels sont confrontées les entreprises conduira les équipes de gestion à s’enrichir d’experts en environnement, en cybersécurité, en politique publique, en innovation technologique, en questions juridiques, etc…. Ce mouvement est déjà lancé dans les métiers d’allocataire de long terme et dans le monde du private equity.

"Les acteurs de l’investissement seront « responsables ». Il convient de ne pas galvauder ce terme."

Cette vision 360° est très naturelle chez un gérant long terme comme nous. 

Lorsque vous investissez dans une entreprise potentiellement pour les 10 ou 15 prochaines années, vous devez vous soucier et comprendre tous les aspects de son activité, sans exception. Même si la gestion d’actifs traditionnelle reste souvent plus court-termiste, ce besoin d’analyse 360° et de faire évoluer nos métiers, nos façons de travailler, est évident. Le métier va s’enrichir de toutes ces nouvelles expertises.

Rétrospectivement, quelle est la plus grande erreur de prévision/anticipation que vous ayez faite ?

Je dois reconnaitre ma surprise et à présent ma vigilance surtout face à l’accélération du temps. Les temps sont raccourcis, tout va vite, ce qui veut dire que tout est possible. La disruption avec les choses établies peut arriver beaucoup plus vite que ce à quoi nous étions habitués. Le bon comme le mauvais. La maitrise des technologies, les sommes d’argent disponibles pour les financements de projets, des équipes très compétentes, signifient que ce que l’on croyait impossible dans des temps courts peut arriver demain. Tesla, le vaccin anti-covid, sont des exemples récents qui illustrent cette accélération du temps. Nous devons donc adapter notre logiciel de pensée. Les barrières à l’entrée sont beaucoup moins solides qu’avant, cela invite à être très adaptable, flexible, réactif à toute chose. Cela ouvre là aussi un monde d’opportunités.

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