Patrick Artus

La Finance en 2040 vue par les experts : Patrick Artus

Patrick Artus était mon directeur de DEA en 1998 et celui qui m’a envoyé pour ma coopération à l’étranger (C.S.N.E pour les anciens !) à New York, pour la filiale américaine de la caisse des dépôts et consignations comme économiste. Ce qui frappe chez Patrick, c’est cette étincelle permanente dans les yeux, curieux de tous les sujets, toujours un intérêt à la discussion, et sa passion intacte pour l’économie et les marchés. Il est toujours à mes yeux, ce professeur qui, assis par terre dans les couloirs de la fac, les genoux recouverts de papier et de graphiques, écrivait ses notes macroéconomiques.

Zoé Charny

Nous sommes en 2040, comment voyez-vous le monde qui nous entoure ?

Tout d’abord, je pense que nous nous dirigeons vers un monde fortement bipolaire, en fonction de deux critères essentiellement :

1. La plus ou moins grande capacité des pays à adopter une transition énergétique, et
2. le caractère démocratique des institutions.

Sachant que ces deux éléments vont souvent de pair, les pays les plus avancés sur les enjeux démocratiques étant souvent ceux qui ont le plus pris en compte les enjeux de transition énergétique. On verra donc d’ici 2040 une accélération des deux blocs : Etats-Unis/Europe et Chine/Inde/Russie/Turquie et certains pays africains, à voir où les pays d’Amérique Latine vont se situer.

L’enjeu d’ici 2040 est de savoir dans ce contexte, comment les échanges vont évoluer. La tendance est à une segmentation plus forte, et une volonté d’indépendance accrue des états sur les produits stratégiques (santé, haute technologie, énergie). Toutefois est-ce que cette segmentation des échanges va s’étendre aux produits de consommation ordinaires ?

La Chine a souvent fait preuve de beaucoup de pragmatisme en mettant les enjeux commerciaux avant les enjeux de géopolitique. Mon intuition est que cela devrait continuer à aller dans ce sens, mais cela est évidemment un enjeu de développement et de croissance économique majeur.

"Je pense que nous nous dirigeons vers un monde fortement bipolaire"

Le deuxième sujet important à horizon 2040 est celui de la démographie. On en parle peu, mais je crois à une apogée économique des Etats-Unis, qui va s’imposer encore plus comme une puissance économique dominante. La Chine vit aujourd’hui son heure de gloire, mais en termes démographiques, la Chine est entrée dans une phase de vieillissement considérable de sa population, tout comme l’Europe, et cela va inverser sa courbe de croissance économique de manière significative.

Les Etats-Unis, à l’opposé, conserve une démographie positive mais surtout ont des gains de productivité élevés qui devraient leur permettre de continuer à s’imposer comme la puissance économique des 20 prochaines années.

Les autres pays, avec des démographies très favorables et des efforts de productivité très forts partent malheureusement de tellement bas (Inde, certains pays africains) que cela ne mettra pas en danger la suprématie américaine.

Comment auront évolué les marchés financiers ?

Nous nous dirigeons vers un monde avec plus de rareté donc plus d’inflation. Les besoins de transition énergétique favorisent cette rareté sur l’énergie, les métaux, l’uranium, l’alimentation. Donc ce nouveau monde structurellement plus inflationniste va drastiquement changer le profil des marchés financiers. Les banques centrales vont devoir s’adapter, et relever leurs objectifs d’inflation au sein de leur politique monétaire. Comment avoir 2% d’objectif d’inflation, quand la norme va devenir 4% ?

Cette hausse de l’inflation donc des taux d’intérêt va favoriser les produits financiers banaux, classiques.

La sophistication financière prolifère en période de rendement faible, il faut innover pour attirer les investisseurs et offrir des solutions plus rentables. Mais pourquoi s’embêter si nous retrouvons un bon niveau de rendement ? Je prévois le retour en grâce des actions, des obligations Investment Grade. A contrario, les produits structurés, les obligations à haut rendement, la dette privée devraient perdre des parts de marché dans un contexte inflationniste. La dette privée dont le contexte de rendement faible lui a permis de s’accélérer ces dernières années devrait reperdre des parts de marché par rapport à la dette cotée.

 

Par ailleurs, d’ici 2040, la finance verte sera devenue la norme, du moins dans le monde « démocratique ». Cela représente environ 60% du marché aujourd’hui, on peut s’attendre à ce que 100% du marché des pays occidentaux d’ici 2040 appliquent de la finance verte. Nous allons remplacer la complication de la structuration (inutile dans un contexte de rendement élevé) ; par une complexité de participation à la transition énergétique. Les nouveaux outils financiers devront permettre de financer la transition, de suivre un émetteur dans sa transition au cours du temps.  

Enfin, un dernier point intéressant à observer d’ici 2040, est celui du modèle de financement des économies, un débat typique Etats-Unis / Vieille Europe.

"Cette hausse de l’inflation donc des taux d’intérêt va favoriser les produits financiers banaux, classiques."

Aux Etats-Unis, une grande partie de l’activité économique est financée par le recours à la dette désintermédiée (environ 80%), via les marchés financiers (émissions d’obligations pour les entreprises, et titrisation intensive des crédits à la consommation côté particulier). A l’opposé l’Europe a encore un recours très important au système bancaire intermédié.

Chaque système a ses caractéristiques propres qui entraînent des conséquences structurelles sur la vie de ces pays:

Le recours aux marchés permet un financement moins cher, mais plus à risque d’être interrompu, à contrario, le recours aux crédits bancaires mobilise des fonds propres, peut coûter plus cher, mais repose davantage sur une relation de confiance, donc est moins sujet à des aléas.

Ainsi, aux Etats-Unis, ce mode de financement impose un modèle de marché du travail plus flexible, plus réactif et donc socialement moins protecteur. En ce sens, le mode de financement de l’économie impose un modèle social, et cela sera intéressant de voir comment cela va évoluer d’ici 20 ans.

Quel rôle joueront les professionnels de la gestion d’actifs en 2040 ?

Si nous restons cohérents avec le monde décrit précédemment : plus de rendement, moins de sophistication dans les produits, suprématie de l’économie verte, nous pouvons donc imaginer que le rôle des gérants ne sera plus de fabriquer des stratégies innovantes et sophistiquées, mais de s’assurer du caractère durable de leurs investissements. Les notations ESG seront donc partout, encore bien plus généralisées que maintenant, sur toutes les classes d’actifs et tous les instruments, et les investisseurs voudront des actifs simples mais avec des assurances accrues sur les enjeux ESG.

Rétrospectivement, quelle est la plus grande erreur de prévision/anticipation que vous ayez faite ?

C’est très simple, je n’avais pas prévu la crise des subprimes. Pire, j’avais même écrit une note au printemps 2008, expliquant qu’il n’y aurait pas de crise, que la situation était en train de s’arranger, que les pertes étaient couvrables avec les réserves, à condition qu’il n’y ait pas de faillite. « A condition qu’il n’y ait pas de faillite ».
En fait ce que je n’avais pas prévu du tout, cela est que la Réserve Fédérale et le trésor américain laissent tomber Lehman Brothers.
Ils avaient sauvé AIG quelques mois plus tôt, pour beaucoup plus d’argent que ce que sauver Lehman leur aurait coûté, donc à aucun moment je n’avais prévu qu’ils lâcheraient Lehman. Ils ont créé une catastrophe absolue pour faire un exemple. Et cela mon cerveau d’agent économique rationnel ne l’avait pas prévu !

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