Yves Choueifaty

La Finance en 2040 vue par les experts : Yves Choueifaty

Je connais Yves Choueifaty depuis bientôt 10 ans. L’acronyme de TOBAM, la société de gestion qu’il a fondée il y a 15 ans – Think Out Of the Box Asset Management – n’est pas un artifice marketing. C’est une façon de vivre, de penser, de construire pour Yves. Il n’existe pas une réunion avec Yves Choueifaty où vous n’êtes pas invités à réfléchir autrement, à sortir de vos schémas habituels de pensée. Il vous pousse dans vos retranchements. Vous ressortez toujours secoués et souvent plus intelligents.

Zoé Charny

Nous sommes en 2040, comment voyez-vous le monde qui nous entoure ?

Je suis quelqu’un d’optimiste, pas seulement par nature mais aussi parce que je suis profondément darwinien : Ce qui survit, c’est ce qui marche et cela est comme ça que le monde s’améliore. Ainsi d’ici 2040, je pense/j’espère que le respect des droits humains dans le monde devrait s’améliorer parce que les droits humains, ça marche ! Cela favorise la création, la liberté, la croissance, le partage, l’innovation. Je pense que la science, et la foi en la science devraient s’améliorer parce que cela aussi marche.  Je pense à l’opposé, que les régimes totalitaires, les nationalismes, le fanatisme religieux, l’obscurantisme, cela ne marche pas. Cela n’a jamais marché. Le regain de vitalité du nationalisme (à ne surtout pas confondre avec le patriotisme) ou les récupérations politiques des religions auxquels nous assistons ces dernières années, me fait penser aux derniers soubresauts d’un cadavre à l’agonie. Je ne m’en inquiète pas car je sais que cela ne marche pas et étant un être rationnel, je crois sincèrement que ce qui ne fonctionne pas, finit par mourir.  Ce sont les derniers réflexes de survie d’une idéologie non seulement périmée mais qui n’a jamais marché en réalité.

En 2040, un autre combat aura été gagné : celui de la réconciliation de la croissance et de l’écologie. On aura compris que la bataille qu’on ne peut pas perdre, est celle de la biodiversité. En 2040, nous serons revenus du mythe de la décroissance, qui est, pour moi, fondamentalement, et presque par définition, une impasse. Je crois qu’avec l’aide de la science, la croissance durable s’imposera. Je suis sûr que cela passera par la reforestation qui est la condition nécessaire au maintien et peut-être au développement de la biodiversité. 

"Étant un être rationnel, je crois sincèrement que ce qui ne fonctionne pas, finit par mourir"

Mes espoirs pour 2040 sont également que la démocratie ait trouvé un antidote à la paupérisation de la presse. Ce qui n’est pas valorisé correctement ne peut pas contribuer comme il devrait. Sa contribution est essentielle aux débats démocratiques. Je crois sincèrement que d’ici 2040 la démocratie aura progressé.

Comment auront évolué les marchés financiers ?

Je célèbre cette année mes trente années de vie professionnelle dans l’Asset Management. Etant bon skieur, je dis souvent que les marchés financiers, c’est comme skier sur une pente sous le brouillard. On ne voit de sa contrepartie, que le deal qu’on a fait avec elle (Lehman Brothers était noté “A” par Standard and Poor’s) et on ne sait rien objectivement du reste du “marché”.

"Je dis souvent que les marchés financiers, cela est comme skier sur une pente sous le brouillard. On ne voit de sa contrepartie, que le deal qu’on a fait avec elle"

2040 sera un autre monde. La finance décentralisée (DeFi) sera une version des marchés financiers plus efficace, plus transparente. Avec la Defi, tout le monde aura accès aux mêmes opportunités, 24h/24, 7j/7, avec la même transparence, quels que soient vos moyens, quel que soit l’endroit où vous vivez. La Defi règle les problèmes de risques juridiques (grâce aux « smart contracts »), permet des règlements/livraisons immédiats, le risque de duration est éliminé. 

Cela va révolutionner le monde de la finance, ce sera une étape de plus dans la désintermédiation, et surtout un pas de géant vers le progrès économique et l’inclusion. Les banques se seront réinventées, du traitement vers l’expertise.

Quel rôle joueront les professionnels de la gestion d’actifs en 2040 ?

De la même façon, que la démocratie aura trouvé une solution à la paupérisation de la presse, je pense que l’industrie aura remédié à la paupérisation de la gestion. La réalisation de la nocivité de la gestion passive devrait permettre de retourner à un monde efficient où la gestion active joue plus efficacement son rôle de fixation des prix. Les gérants actifs par leur analyse, leur travail, fixeront des prix plus tenables aux instruments financiers. La gestion passive ne sera plus du tout rémunérée, voire même rémunérée négativement, elle paiera en quelque sorte pour recevoir le bénéfice de l’externalité principale de la gestion active: le juste prix des actifs. Et seule la tracking error sera récompensée.

Le dernier élément qui sera marquant je pense d’ici 2040, cela est la disparition de la frontière entre le coté et le non-coté. Le marché secondaire du non-coté se sera généralisé.

Je pense que nous allons vers une plus grande efficience des marchés. Les inefficiences sont dues à des obstacles artificiels, moins il y a d’obstacles, plus les marchés sont efficaces, moins il y a de spéculation.

"Le dernier élément qui sera marquant je pense d’ici 2040, cela est la disparition de la frontière entre le coté et le non-coté."

La spéculation profite des agents non rationnels, qui perturbent le bon fonctionnement des marchés par des objectifs, autre que la simple fixation du juste prix. La décentralisation devrait permettre d’atténuer le rôle de ces agents irrationnels.

(Yves fait allusion ici sans les nommer aux banques centrales, aux injections massives de liquidité, au détriment de l’objectif de stabilité des prix des instituts d’émissions et à la prise en compte d’objectifs qui ne sont pas de la mission des banques centrales.)

Rétrospectivement, quelle est la plus grande erreur de prévision/anticipation que vous ayez faite ?

Je ne suis pas un adepte de l’exercice de prévision, je préfère de loin la diversification (!). Cela m’a peut-être évité les erreurs inévitables de ces exercices d’anticipation !

Je pense que mon erreur est souvent de penser que la raison triomphe rapidement et que les agents sont rationnels. L’importance de certains agents non rationnels aboutit souvent à retarder l’efficience, inéluctable, des marchés. Le retour à l’équilibre, à l’efficience finit toujours par arriver mais entre-temps le timing n’était pas juste. Peut-on avoir raison avec plusieurs années de retard ?

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