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L’Afghanistan et l’environnement de marché

Agence SAND

Il est certain que l’Afghanistan est une économie de taille réduite et assez peu ouverte sur le reste du monde. Son secteur financier reste largement du domaine de l’informel, même si au cours des dernières années l’offre bancaire et de microfinance s’est développée. Autant de raisons pour considérer que le retour des Talibans au pouvoir est un évènement de faible importance pour les marchés de capitaux.

Pourtant, en prenant en compte l’impact de la géopolitique sur les marchés, des expériences historiques suggèrent que les investisseurs doivent s’intéresser de plus près aux évènements en cours là-bas très loin en Asie centrale.

Sortie chaotique d’Afghanistan pour les Américains 

Les Etats-Unis auront passé 20 ans en Afghanistan. Ils ont perdu près de 2500 soldats (sans compter 20 000 blessés) et dépensé « au bas mot » 1000 milliards de dollars (les estimations vont de 775 milliards à 6400 milliards selon les sources ; avec il est vrai des périmètres retenus très différents ; les chiffres officiels sont proches du jalon bas).

L’ambition du Nation Building, surtout présente du temps de l’Administration Obama (avec un Vice-président, nommé Joe Biden, en retrait), n’a pas été atteinte. Reste à espérer que l’objectif d’éradication de l’Afghanistan des bases terroristes, à même d’organiser et de conduire des attaques de grande échelle un peu partout dans le monde, ne sera pas remis en cause avec le retour des Talibans à la tête du pays.

Les raisons du départ des Américains

L’engagement électoral de Joe Biden de respecter l’accord de Doha, passé entre l’Administration Trump et les Talibans. En se souvenant donc que l’ancien Vice-président de Barack Obama plaidait pour donner la priorité à la lutte contre le terrorisme, par rapport à la construction d’un Etat-Nation moderne afghan.

La volonté de la Maison Blanche de poursuivre et d’accélérer le « pivot » stratégique de la politique étrangère vers l’Asie-Pacifique, avec le but de contrer les ambitions chinoises et de rassurer ainsi les alliés des Etats-Unis dans la région sur la force et la stabilité des relations entre eux.

Et maintenant ?

Tout va d’abord dépendre des initiatives du pouvoir taliban.
Avant tout de ses relations avec les groupes terroristes (le pays sera-t-il une nouvelle fois un sanctuaire pour ceux-ci ?).
Mais aussi de la politique menée : économique et sociale, avec les implications en matière de flux migratoires.
Et enfin des réactions du reste du monde : relative coopération ou confrontation.

Mossoul, Saigon ou Suez : à la recherche d’une référence historique pertinente ? 


Mossoul (seconde ville d’Irak) est prise par l’organisation terroriste Etat Islamique à l’été 2014, qui en fait sa capitale. Elle est reprise par les forces armées irakiennes en 2017. L’évènement, aussi dramatique fût-il pour les populations concernées, n’a pas été un game changer dans une vision stratégique de long terme et les marchés de capitaux n’en pont pas pris ombrage. En ira-t-il de même aujourd’hui, avec la prise de Kabul ? Peut-on rappeler les expériences du Royaume-Uni en Afghanistan entre 1842 et 1919 ? Les vicissitudes militaires rencontrées n’affaiblirent pas la position dominante de l’empire britannique dans les affaires du monde.

Saigon, avec le départ « précipité » et chaotique des Américains le 30 avril 1975 (le « fameux » hélicoptère sur le toit de l’ambassade des Etats-Unis) et les troupes de l’armée populaire vietnamienne entrent dans la capitale de ce qui était jusqu’alors le Sud Vietnam. L’évènement a permis la prise de conscience des limites du pouvoir des Etats-Unis. Le monde s’en trouve déséquilibré. Il va falloir attendre l’arrivée à la Maison Blanche de Ronald Reagan au début de 1981 pour que les Etats-Unis se remettent à « penser en grand » (« nous sommes une trop grande nation pour s’autolimiter à des petits rêves »). Gagner la « guerre froide » et redynamiser l’économie deviennent des ambitions affichées. De fait, à partir du début de 1982 les marchés boursiers reprennent le chemin de la hausse, dans le sillage d’un processus de désinflation bien engagé.

La crise de Suez en 1956 est le symbole que le temps des empires britanniques et français est révolu. La diplomatie de Londres s’aligne sur la politique de Washington et celle de Paris s’efforce de suivre une ligne plus autonome, consistant à rassembler davantage l’Europe et « à parler avec tout le monde ». Les Etats-Unis et l’URSS vont dominer les relations internationales jusqu’à l’effondrement de cette dernière en 1991. Le « monde libre » connaitra des décennies fastes avec l’abri que constitue « le parapluie américain ». La mondialisation économique et financière accélèrera sous le régime de l’« hégémonie » américaine. Bien sûr, celle-ci a été progressivement remise en cause par la montée en puissance de la Chine. La prise de Kabul peut-elle devenir le symbole d’un monde qui n’est plus unipolaire ? Avec quelles conséquences sur le déroulé économique et financier ? Le fait de se poser la question (qui plus est en ne sachant pas très bien comment répondre) revient à accepter un risque géopolitique plus élevé. Mais attention sans qu’il profite forcément aux actifs américains, moins considérés alors comme des valeurs refuges.

Proposons pour finir une vue un peu plus fine sur les deux grands acteurs que sont les Etats-Unis et la Chine.

Les Etats-Unis d’abord. Il est certain que l’Afghanistan n’a pas aujourd’hui la résonnance que la Vietnam a pu avoir dans les années 60 et 70. Le sujet n’est pas central dans les débats politiques internes au pays. Il n’empêche que l’épisode afghan va probablement renforcer l’aspiration à un certain isolationnisme dans la population américaine.

Rappelons que les humiliations en politique étrangère ont pesé sur les perspectives électorales de Gerald Ford (le Vietnam) et de Jimmy Carter (l’Iran). En ira-t-il de même pour Joe Biden, confronté alors à des Républicains moins enclins au compromis et à la perspective de la perte de la majorité au Congrès par le Parti démocrate au lendemain des mid-term elections de novembre 2022 ?

Sur la scène internationale, le crédit à accorder à la protection américaine va-t-il être questionné ? L’interrogation vaut particulièrement pour l’Asie (Taïwan en premier lieu) ; mais on devrait la retrouver au Moyen-Orient, voire en Europe. Cela peut-il avoir des conséquences en matière de choix de portefeuille de la part des institutions financières officielles, voire privées, des zones concernées ?


La Chine ensuite. Il est impératif que le régime taliban ne favorise en aucune manière le renforcement de l’opposition à Pékin dans le Xinjiang. C’est la condition sine qua non du développement de relations économiques et donc politiques entre les deux pays. Encore faut-il que la situation intérieure en Afghanistan le permette. Si c’est le cas, l’exploitation des matières premières (dont les terres rares) et la construction d’une voie terrestre entre la Chine et le port pakistanais de Gwadar, construit par des capitaux et des entreprises chinoises à l’entrée du golfe d’Oman, sont sans doute les premiers objectifs auxquels on pense.

Pékin essaiera assurément de tirer un bénéfice du doute que la crise afghane a distillé chez certains des alliés traditionnels des Etats-Unis, principalement en Asie. Encore faut-il que la diplomatie chinoise utilise moins la pratique agressive du « loup combattant » dans ses relations avec les autres pays.

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“Il n’y a pas un sujet aussi préoccupant dans l’esprit d’un citoyen américain que l’inflation” écrivait le journaliste Theodore H. White en 1979. En 1980, c’est en frappant sur le terrain de la hausse des prix que Reagan a affronté le Président sortant Jimmy Carter. Six ans auparavant en France, c’était l’obsession du candidat Mitterrand face à Giscard d’Estaing. Pour le Président de la FED à la même époque, Paul Volcker, il fallait “combattre l’inflation, quel que soit le prix à payer sur le front de l’emploi”, une doctrine à l’opposé de celle de Jerome Powell aujourd’hui. L’inflation est une arme dans le débat politique car elle contraint le pouvoir d’achat, érode la valeur de l’épargne, influe sur la valeur d’une devise par rapport à une autre. Comme la TVA, elle s’impose universellement à tous, mais elle frappe davantage les foyers les plus modestes en raison du poids plus important dans leurs dépenses des achats les plus sensibles à la hausse des prix (alimentation, essence, élec..