Le monde change (aussi) pour les Assets managers

Ce n’est pas vraiment la crise que beaucoup anticipent depuis longtemps mais les vents contraires sont de plus en plus forts pour l’industrie de l’Asset Management. Que se passe-t-il ? Quelles sont les premières réponses ? Comment les choses devraient-elles évoluer dans les prochaines années ?

Les faits (attention ça fait mal)

Les faits sont cruels, le drame est que la plupart des tendances existent depuis plusieurs années.

  • Les performances : elles sont globalement mauvaises, quelle que soit la durée, sur 1 an , 3 ans, 5 ans, 10 ans, aucune gestion active ne surperforme son indice de référence. Sur 5 ans, 90% des gestions actions affichent des performances inférieures à leur « Benchmark ». La tendance est pratiquement la même sur 1 et 3 ans. Aucune configuration de marché ne donne raison aux gérants actifs. NB : ces chiffres ne prennent pas en compte les fonds liquidés ou absorbés probablement encore plus mauvais en termes de performance. Dramatique.
  • Les flux : les gestions « actives » décollectent massivement. Les gestions passives , dont les ETF, poursuivent leur croissance en absolu et en part de marché. Aux Etats-Unis : ils représentaient la moitié de tous les actifs des fonds, contre 47 % en 2022 et 44 % en 2021, selon les données compilées par Bloomberg. Il y a dix ans, cette proportion n’était que de 27 %. La vague arrive en Europe. La France qui se croyait protégée par un système de distribution fermé ne sera pas épargnée.
  • Les frais des gestions actives sont logiquement sous pression. Sachant qu’ils expliquent une large part de la sous-performance, il était logique que les clients et leurs intermédiaires soient plus exigeants. A noter que les clients votent déjà avec leurs pieds : les fonds les plus chers sont aussi ceux qui décollectent le plus.
  • La hausse des taux des banques centrales et la réduction du bilan a eu deux conséquences majeures pour l’industrie de l’Asset Management : des arbitrages massifs vers le monétaires (moins rentables pour les Assets Managers) et des marchés plus difficiles sur les actions et les obligations. Or, d’après une étude de BCG, depuis 2006, 90% de la hausse des profits de l’industrie de l’AM est due à la hausse des marchés et non à une quelconque capacité à collecter de nouveaux encours. Inutile de dire que des marchés baissiers ou simplement « en dents de scie » auront un impact négatif sur le compte de résultat.
  • Les coûts vont continuer d’augmenter. La finance durable et tout l’environnement réglementaire qui l’accompagne coute déjà fort cher et cela ne va pas diminuer. Les contraintes règlementaires (au sens large) vont également faire augmenter les coûts. Le coût du risque via des marchés plus difficiles va immanquablement peser également. Enfin les dépenses liées au système d’information : cybersécurité, passage au cloud, postes des gérants, données… alourdiront aussi le coût d’exploitation. 
  • La transition vers la finance durable modifie la demande : les clients veulent des réponses plus techniques et plus internationales. L’offre, en particulier en Europe, centrée sur des actifs européens classiques est obsolète.

 Les impacts récents

  • Les gestionnaires d’actifs américains lancent leur 2e vague de suppressions d’emplois cette année Schwab, Prudential et Invesco ont annoncé des contrôles de coûts dans un contexte de fuite des clients vers des investissements plus sûrs avec des frais moins élevés.
  • Les gestionnaires d’actifs s’attendent à ce que la situation reste inchangée en 2024 et prennent des mesures pour contrôler les coûts, notamment par l’attrition et la combinaison de fonctions. Les primes de fin d’année des gestionnaires d’actifs devraient diminuer de 5 à 10 % en 2023 par rapport à 2022
  • Le dirigeant d’Abrdn est parvenu à une conclusion brutale : la simple gestion de fonds communs de placement n’est plus une activité suffisante.
  • Les cours de bourse des sociétés de gestion cotées sont sous pression…même pour les leaders comme BlackRock ou Amundi. Les acteurs de taille plus modeste sont laminés.

Les réactions

  • Les Assets Managers sont bien sûr conscients de cette situation depuis longtemps et ont entrepris des actions mais pour le moment les résultats restent insuffisants pour inverser les tendances.
  • Première mesure : la réduction des coûts. C’est la solution la plus communément adoptée. Elle permet de passer en revue les modes de fonctionnement et d’être plus efficace mais elle ne constitue pas une stratégie à long-terme…surtout si elle se fait finalement au détriment de la qualité de la gestion, du service client ou du contrôle des risques.
  • Deuxième mesure : croitre par acquisition. Cette solution est plébiscitée mais se heurte à de nombreuses difficultés : trouver des cibles à des prix corrects est complexe, les cultures sont parfois différentes, les systèmes d’informations difficiles à faire cohabiter…Ceux qui surmontent ces écueils améliorent leur résultats, par contre les acteurs incapables d’intégrer correctement leur proie se trouvent engluer au moins 2-3 ans dans des problèmes opérationnels et managériaux qui font passer les sujets performances et collectes au second plan. Le réveil est douloureux.
  • Troisième mesure : compléter son offre en intégrant des équipes ou des structures gérants des actifs moins liquides (Private Equity , Dettes privées, Infrastructure) ou en les développant en interne.  Les problèmes évoqués plus haut sont identiques avec en plus un contexte de marché en cours de transition : que va t’il se passer sur le Private Equity avec des taux durablement élevés, une moindre liquidité et des valorisations élevées ? Par exemple, l’achat par T. Rowe Price d’Oak Hill Advisors pour un montant pouvant atteindre 4,2 milliards de dollars – annoncé en grande pompe en 2021 – a coûté cher, mais n’a guère changé la situation de l’entreprise jusqu’à présent. Le cours de T.Rowe a été divisé par deux en 2 ans.
  • Quatrième mesure : l’affichage « ESG ou finance durable ». C’est inévitable mais force est de constater que cela n’a globalement pas fondamentalement changé la donne. Certains acteurs de taille modeste par rapport aux leaders affichent un certain succès mais les grands sont englués dans leur « Legacy ». Ils gèrent à la fois des actifs « ESG » et des actifs non ESG. Contradiction fatale qui les décrédibilise. Au fond mon sentiment est que beaucoup d’acteurs ne sont simplement pas convaincus de la nécessité de la finance durable…
  • Cinquième mesure : Beaucoup de sociétés de gestion essayent de sourcer des flux directement en se rapprochant de réseaux, de CGP, de mutuelles… C’est une solution efficace à court-terme mais sans performance et avec des frais élevés cela ne pourra avoir qu’un temps.

Les pistes

Dans ce contexte qui s’annonce de plus en plus difficile, une réflexion stratégique s’impose.

Quelques idées :

  • Revoir la « raison d’être » : c’est très marqué ESG mais sans vision claire du sens que l’on veut donner à sa société, il ne peut y avoir d’avenir. L’idée n’est pas de trouver un beau slogan mais de se demander comment agir pour la transformation qui s’annonce.
  • Passer au crible les stratégies de gestion en travaillant sur le triptyque : performance/risque/frais…
  • Passer de stratégies régionales à des stratégies internationales
  • Fermer toutes les stratégies inopérantes, éventuellement en les déléguant à des tiers.
  • Intégrer massivement l’IA dans les processus d’investissement pour limiter les risques et les frais de gestion.
  • Réviser son système d’information en intégrant l’IA
  • Outsourcer toutes les activités non coeur

Créer ou renforcer les équipes de « product developpement » : c’est déterminant. De quoi s’agit-il ? Il s’agit de s’organiser pour mieux répondre à la demande client final. L’idée est d’offrir des solutions sur mesure aux clients via allocations, structurations, direct Indexing, ETF actif, créations de fonds fermés, création de fonds alternatifs liquides (c’est possible avec l’IA…)  etc avec des reporting également sur mesure.

En fonction de la faisabilité des points précédents la question à se poser est de savoir s’il est possible de continuer « seul » et donc éventuellement de rechercher un adossement pendant qu’il est encore temps. En tout état de cause attendre une éventuelle amélioration sans rien faire n’est pas une option !

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