Cryptomonnaies : le Bitcoin | La veille économique et financière

Le problème avec les cryptomonnaies (et le bitcoin)

Le bitcoin fait de nouveau la une de l’actualité. Certains défenseurs des cryptomonnaies laissent entendre que son prix augmente parce que le bitcoin remet en question la position de l’or en tant que seule supra-monnaie, autrement dit l’actif à posséder en cas de dévaluation des monnaies fiduciaires. En alliant certains des avantages de la technologie et de l’or, le bitcoin représente-t-il une forme novatrice de réserve de valeur ? Chi Lo, stratégiste senior pour la Grande Chine, nous livre son analyse.

LE BITCOIN N’EST PAS UNE MONNAIE

Théoriquement et juridiquement, les cryptomonnaies telles que le bitcoin ne sont pas une monnaie, malgré ce que les gens peuvent en penser. Une monnaie remplit trois fonctions : elle est un moyen d’échange, une unité de compte et une réserve de valeur.

Il n’existe que très peu de biens et de services dont le prix est fixé en bitcoin (ou autres cryptomonnaies) et qui sont payés au moyen de celui-ci. Le bitcoin n’est pas universellement accepté comme unité de compte et comme moyen de paiement. Il est vrai que de nombreuses applications de paiement en cryptomonnaies ont été créées ces dernières années pour promouvoir son utilisation. Mais aucune d’entre elles ne s’est imposée au cœur des transactions et des paiements quotidiens à travers le monde [1], à l’exception de certaines transactions souterraines.

Point crucial, la valeur des cryptomonnaies s’exprime en dollar (ou dans une autre monnaie fiduciaire). Par conséquent, ils ne sont pas différents de n’importe quelle marchandise dont le prix est fixé en dollar et dont la contrepartie lors d’une transaction est constituée d’argent. Mark Cuban, investisseur en bitcoins de la première heure, a résumé les choses en quelques mots :

« Pour qu’une cryptomonnaie devienne une monnaie, il faudrait qu’elle (le bitcoin, par exemple) soit si facile à utiliser que cela devienne une évidence. Il faudrait avant tout que ce soit totalement exempt de frictions et compréhensible par tout le monde. En fait, tellement facile que ma grand-mère pourrait l’utiliser ». [2]

Pour être légalement qualifié de monnaie, un moyen de paiement doit se voir accorder par les lois d’un pays le statut d’unité monétaire officielle. Ce statut de monnaie légale permet aux débiteurs de payer leurs obligations ou leurs dettes en transférant cette dernière à leurs créanciers, comme la loi le permet et le prévoit.

Une étude récente a révélé que 80 % des banques centrales du monde n’étaient pas autorisées à émettre des devises numériques compte tenu des lois en vigueur, ou que le cadre législatif qui les entourait était ambigu et ne les autorisait pas clairement à le faire [3]. La Chine a toutefois adopté en 2020 une loi permettant à sa banque centrale d’émettre une monnaie numérique [4], d’où la naissance de la première monnaie numérique officielle au monde, la DCEP (« Digital Currency Electronic Payment ») [5]. Bien qu’elle soit numérique, la DCEP n’est toutefois pas à proprement parler une cryptomonnaie.

On accorde généralement le statut de monnaie légale aux moyens de paiement qui peuvent être facilement échangés et que la population utilise au quotidien. Pour se servir du bitcoin, ou d’une cryptomonnaie, il faut disposer d’une infrastructure numérique qui fait appel à des ordinateurs, des smartphones, des réseaux internet et une connexion. Cette condition rend illusoire l’idée que les cryptomonnaies puissent devenir une monnaie. Elle fait écho aux propos de Mark Cuban qui refuse au bitcoin le statut de monnaie.

LE BITCOIN EST UN VÉHICULE POUR LES SPÉCULATEURS

Les partisans du bitcoin affirment qu’il s’agit d’un actif investissable. Investissable, oui (dans le sens spéculatif, de mon point de vue). Actif, je n’en suis pas sûr.

Un actif financier est assorti d’un flux de revenus. Bien entendu, il existe des actifs dont le rendement est nul, comme les matières premières, mais ils font l’objet d’échanges parce qu’ils ont une utilité pratique (pour la production ou la consommation). Les cryptomonnaies n’ont ni flux de revenus ni usage pratique.

Le fait qu’elles aient un prix et soient négociables laisse penser que la spéculation est leur principale raison d’être. De ce fait, les prix des cryptomonnaies sont sujets à des mouvements violents et aléatoires. Cela soulève l’autre problème, celui de la réserve de valeur.

LE BITCOIN N’EST PAS UNE RÉSERVE DE VALEUR

Pour qu’un instrument serve de réserve de valeur, il doit être liquide, universellement accepté et que sa valeur soit stable. Les cryptomonnaies, dont le bitcoin, ne présentent absolument aucune de ces caractéristiques.

Le trading de bitcoins souffre de problèmes d’illiquidité et de manipulation en raison de l’existence de « portefeuilles baleines » (portefeuilles qui détiennent des quantités disproportionnées de bitcoins).

Fin 2020, on estimait que les 100 plus gros portefeuilles possédaient 13 % de l’offre totale de bitcoins (6), sans que l’on connaisse l’identité de la plupart des propriétaires. Il suffirait donc à peine de quelques portefeuilles baleines pour manipuler le marché du bitcoin et provoquer de violentes variations de prix. L’extrême volatilité des prix rend le bitcoin et les autres cryptomonnaies totalement inadaptés pour servir de réserve de valeur.

LA LIMITATION DE L’OFFRE EST UN PROBLÈME, PAS FORCÉMENT UN AVANTAGE

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle l’offre limitée de bitcoins et de cryptomonnaies est un avantage et protège leur valeur, cette caractéristique est en réalité un obstacle majeur à leur utilisation en tant que monnaie.

Le nombre maximum de bitcoins qui peuvent être “minés” est de 21 millions. À l’heure où nous écrivons ces lignes, 18,6 millions de bitcoins sont déjà en circulation. Le dernier bitcoin devrait être miné en 2040. Toutes les cryptomonnaies ont une offre finie et la vitesse à laquelle elles peuvent être multipliées est à la fois incertaine et incontrôlable.

Cette limitation de l’offre rend les cryptomonnaies impropres à servir de monnaie légale, car une « masse monétaire » statique priverait les banques centrales de la possibilité de mener une politique anticyclique.

Néanmoins, les promoteurs des cryptomonnaies ont exploité la peur et la méfiance généralisées à l’égard de la monnaie fiduciaire suscitées par la monétisation qui a suivi la crise financière mondiale. Ils ont habilement transformé ce problème d’offre limitée en un argument en faveur des cryptomonnaies qui permettraient de se protéger en cas de scénario apocalyptique. Je considère que c’est trompeur.

ET ENSUITE ?

La Chine, qui était le premier pays extracteur de cryptomonnaies, a vu au travers de cet écran de fumée et en a réprimé sans réserve le trading et l’extraction. Cela montre la rapidité avec laquelle les régulateurs pourraient détruire un marché de cryptomonnaies décentralisé et hors de contrôle. À la place, la Chine a créé une DCEP officielle, contrôlée de manière centralisée.

Ce que les amateurs des cryptomonnaies ne semblent pas comprendre, c’est que les États prendront des mesures pour protéger leurs systèmes monétaires et leurs devises, ainsi que leur capacité à taxer et à gérer l’économie. Plus les gens vont croire que les cryptomonnaies sont une monnaie, plus le risque que les gouvernements interviennent sur ce marché va aller en augmentant. L’émergence de monnaies numériques officielles est révélatrice de la volonté des banques centrales à riposter.

La théorie largement répandue selon laquelle l’offre limitée de bitcoins garantit sa valeur alimente les interrogations suscitées par l’assouplissement quantitatif des banques centrales et les conséquences que ces programmes d’assouplissement quantitatif pourraient avoir sur la monnaie fiduciaire. Ainsi, l’essor des cryptomonnaies peut être considéré comme le prolongement des mouvements anti-establishment observés dans de nombreux pays depuis la crise financière mondiale de 2008.

Considérée sous un angle plus positif, cette « crypto-contestation » pourrait inciter les gouvernements à modifier leur manière de gérer l’économie pour devenir plus responsables et regagner confiance et crédibilité. Le temps nous le dira.

Les prix des cryptomonnaies finiront, selon moi, par s’effondrer. Cela pourrait être déclenché par un changement de politique monétaire ou de réglementation. L’autre possibilité est qu’un krach se produise simplement parce que les prix sont excessifs. Comme lors de la Tulipomanie hollandaise, les acheteurs secondaires pourraient être évincés du marché, ce qui induirait un mécanisme autoalimenté de liquidation et de chute des prix à partir du moment où les investisseurs endettés commenceraient à vendre.

Lecture complémentaire :

Crypto-renminbi to challenge US dollar


Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur à la date de publication, sont basées sur les informations disponibles et sont susceptibles d’être modifiées sans préavis. Chaque équipe de gestion de portefeuille peut avoir des opinions différentes et prendre des décisions d’investissement différentes pour différents clients.

La valeur des investissements et les revenus qu’ils génèrent peuvent aussi bien diminuer qu’augmenter et il est possible que les investisseurs ne récupèrent pas leur mise de fonds initiale. Les performances passées ne sont pas un indicateur fiable des performances futures.

L’investissement dans les marchés émergents, ou dans des secteurs spécialisés ou restreints, est susceptible d’être soumis à une volatilité supérieure à la moyenne en raison d’un degré élevé de concentration, d’une plus grande incertitude parce que moins d’informations sont disponibles, qu’il y a moins de liquidité ou en raison d’une plus grande sensibilité aux changements des conditions du marché (conditions sociales, politiques et économiques).

Certains marchés émergents offrent moins de sécurité que la majorité des marchés internationaux développés. C’est pourquoi les services de transactions de portefeuille, de liquidation et de conservation pour le compte de fonds investis dans les marchés émergents peuvent présenter un risque plus important.


[1] De nombreux distributeurs automatiques d’or et de systèmes de règlement en or ont été installés dans le monde entier au début des années 2010, parce que les acteurs du secteur tentaient de promouvoir l’utilisation de l’or comme alternative à la monnaie fiduciaire et comme moyen de paiement pour les opérations quotidiennes. Ce fut toutefois un échec en raison de la faible acceptation du public et des inconvénients liés à l’utilisation de l’or pour effectuer des transactions. Les applications de cryptomonnaie risquent selon moi de connaître un sort comparable.

Pour aller plus loin : partagez vos interrogations ou vos connaissances sur ce sujet dans la FAQ FiBee

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