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L’emploi et le méta-économique : une relation qui n’est sans doute et hélas pas prête de disparaître

Agence SAND

Cela fait plusieurs mois que le marché a trop tendance à lire le newsflow des chiffres économiques au travers d’une grille conjoncturelle classique. Cela a encore été le cas avec la publication des chiffres de l’emploi américain de juin. Le ralentissement du salaire horaire a été pris comme une bonne nouvelle (un moindre risque inflationniste, une Fed plus patiente et des taux longs en repli). Alors qu’en fait le choc épidémique reçu par le « corps » économique rend l’évolution de l’indicateur très peu lisible.

Sans doute serait-il sage de se préparer à la perspective d’un déroulé économique plus sensible aux évènements extérieurs à la sphère marchande, voire politique et sociale. Après le sanitaire, l’environnemental.

Revenons sur les chiffres de l’emploi américain de juin, publiés en fin de semaine dernière. La baisse des taux longs, qui a suivi, reflète avant tout l’intérêt porté par la communauté des professionnels de marché à l’évolution du salaire horaire : +0,3% sur un mois après respectivement +0,5% en mai et +0,7% en avril. Pour que l’impression de ralentissement/normalisation soit encore plus forte, il suffit d’annualiser la hausse enregistrée le mois dernier. Le +0,3% devient +3,7%, par la « grâce » de l’élévation à la puissance 12 de 1,003% ! et cette progression n’est-elle pas celle observée il y a un peu plus d’un an, au début de la pandémie ? De fait, +3,7% en glissement sur un an en mars 2020. Dans ces conditions, comment ne pas comprendre que la Fed sera bien armée de patience ?

Disons-le « tout de go », l’interprétation n’est pas vraiment recevableLa volatilité du salaire horaire depuis le démarrage de la crise du COVID dévoile son caractère « mal foutu » : trop de déformation par qualification, par secteur, voire par géographie, pour qu’on puisse discerner une éventuelle inflexion de tendance du coût salarial moyen. Il suffit de regarder les évolutions relatives de l’emploi selon la rémunération perçue ou le diplôme obtenu pour s’en convaincre. A priori, on ne doit pas manquer d’employés peu qualifiés à recruter ! Bien sûr, et à rebours, la difficulté ici où là à embaucher, et ce que cela signifie comme incitations proposées par les employeurs afin d’attirer la « perle rare », peut entrainer un renchérissement du coût du travail. In fine, bien main qui peut défaire un tel écheveau.

Peut-être que le constat le plus simple à faire est que la population employée est encore de 7,8 millions inférieure à celle d’avant la pandémie (enquête auprès des ménages). La question première est de savoir combien de temps il faudra pour revenir au « point de départ ». Peut-être qu’à ce moment-là on y verra plus clair sur les dynamiques salariales. En gardant toutefois à l’esprit que celles-ci doivent être conjuguées à l’ampleur des gains de productivité pour réussir à appréhender sans trop de biais le profil des coûts des entreprises ; préalable à l’anticipation de la tendance que les prix prendront au niveau de la demande finale.

La COVID 19 a mis son bazar dans les chiffres de l’emploi et il n’est pas facile de savoir si le nombre de créations d’emplois à l’horizon des prochains mois sera en moyenne de plus de 500 000 par mois comme ce fût le cas en T1 et en T2 ou si un ralentissement (de quelle ampleur ?) va intervenir à l’horizon de la seconde partie de l’année. Il me semble qu’une autre question doit être posée. Même si elle ouvre une perspective plus éloignée. En observant tout de même que l’interrogation nait de l’observation de la situation présente. Quel est l’effet du réchauffement climatique, dont on observe actuellement les manifestations dans toute la région du Pacifique Nord-Ouest, tant aux Etats-Unis qu’au Canada, sur l’emploi et par-delà sur la croissance ?

Assurément il faudra fouiller les chiffres du Bureau of Labor Statistics pour éventuellement mesurer l’ampleur des dégâts. Ceux de juillet devraient être connus à la fin août. Les conséquences de la vague de chaleur seront-elles encore visibles au moment précis de réalisation de l’enquête de référence ? En attendant, on en est « réduit » à collecter les anecdotal evidences : des entreprises ont réduit les horaires de travail, voire arrêter l’activité, une partie du siège social d’Amazon à Seattle a servi de lieu d’accueil réfrigéré pour les gens des environs et toujours à Seattle le nombre d’entrée dans les hôpitaux a été comparable à celui enregistré au début de la crise du COVID.

Une étude de McKinsey, publiée en novembre 2020 et dont j’ai repéré la référence dans le Financial Times, permet d’approfondir le sujet. Elle s’intéresse au cas de l’Inde (Will India get too hot to work ?), mais l’approche analytique proposée a probablement une vocation universelle.

Commençons par des rappels de médecine.

  • Les performances humaines sont très sensibles à l’élévation de la température au-delà des 37 degrés Celsius :
    • o Une hausse de 0,06 degré altère les tâches demandant de la concentration
    • o Une hausse de 0,2 degré réduit la capacité à faire plusieurs choses à la fois
    • o Une hausse de 0,9 degré compromet la coordination neuromusculaire
    • o Une hausse de 1,3 degré agit négativement sur les performances intellectuelles
    • o Une hausse de 3 degrés expose au risque de dangereux coups de chaleur
    • o Une hausse de 5 degrés peut être mortelle.
  • L’humidité accroît les risques générés par l’élévation de la température. Un air très humide gène la transpiration et réduit la capacité à supporter la chaleur. D’où le concept de « température humide ». A 35 degrés de « température humide », une personne en bonne santé, correctement hydratée et restant à l’ombre, peut voir sa température corporelle monter à un niveau mortel en quelque 4 à 5 heures. En guise de référence, une « température humide » de 35 degrés correspond à des références allant de 35 degrés de température de l’air et d’une humidité de 100% à 50 degrés de température de l’air et d’une humidité de 40%.

Dans la région du Golfe Persique, par deux fois, en 2015 et un peu après, la « température humide » a avoisiné les 35 degrés. Dans les parties les plus chaudes de l’Inde, selon les météorologues, à partir de 2030 les vagues de chaleur pourraient conduire à des « températures humides » supérieures à 34 degrés.

On estimait en 2017 que l’économie indienne était très dépendante au travail exposé à la chaleur (souvent celui réalisé en extérieur) : la moitié du PIB, le tiers de la croissance et les trois quarts de l’emploi.  Pour éviter de pénaliser gravement l’activité économique du pays, des changements structurels importants doivent être entrepris. L’effort correspondant doit commencer maintenant. Même mené avec une grande vigueur, il n’empêchera pas une sensibilité de l’emploi et de la croissance à ces phénomènes climatiques extrêmes qu’on voit poindre.

Même si c’est de façon moins marquée, d’autres régions du monde seront exposées à ce type d’évènements. Leur impact sur la vie économique sera sans doute plus fort et plus bref que la toute récente expérience du COVID (du moins de là où on en est). Il faudra s’adapter et probablement réussira-t-on à le faire. Mais, ne nous illusionnons pas ; les plus pauvres, qu’il s’agisse des gens dans les pays riches ou des pays en développement, seront probablement à la traine dans ce processus d’adaptation.

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