Matières premières : charbon | Les actualités économiques et financières

Les Indes Noires

En 1877, fasciné par la vitesse à laquelle l’or noir du coke et de la houille des Midlands, berceau de l’industrialisation du Royaume-Uni, a succédé aux joyaux satinés des teintures, épices et thés orientaux importés des colonies par la Couronne, Jules Verne publie les Indes Noires.

En lisant l’ouvrage précisément aujourd’hui, on pourrait croire que l’un des personnages du roman s’adresse à l’Europe toute entière : « — Aurais-tu quelque regret d’avoir abandonné le sombre abîme dans lequel tu as vécu pendant les premières années de ta vie, et dont nous t’avons retirée presque morte ?”
Cet abime, c’est bien sûr celui qui nous paraissait enseveli à jamais : cet abysse de lignite, parfois à ciel ouvert comme en Allemagne où opère le véhicule terrestre le plus lourd que la terre n’ait jamais porté : l’excavatrice Bagger 288 de RWE, fabriqué par Krupp : 13.500 tonnes, 240 mètres de long, 96 mètres de haut…

L’Europe avait le plan le plus ambitieux pour en finir avec le fossile. Par le green deal, nous voilà comme par magie rentrés dans l’âge d’or des énergies renouvelables :  1 trilliard d’investissements sur 10 ans, un tiers du budget communautaire de la prochaine décennie alloué aux actifs dits durables. 40% du plan de relance pandémique à mobiliser sur des solutions de lutte contre le réchauffement. Pendant cette période, le gaz naturel, moins polluant que le charbon ou le pétrole, moins dangereux que le nucléaire jouerait le rôle d’énergie de transition, le temps que l’Europe se fasse Indes vertes !

Et puis, sournoisement, ce gaz salvateur est devenu une arme braquée sur la tempe du continent. Avant que la Russie n’exhume cet autre abîme que nous pensions condamné à jamais – la guerre, sur notre sol – Poutine avait déjà préparé le terrain de la discorde en réduisant les approvisionnements dès 2020. La nature a fait le reste : la faiblesse du vent du nord a paralysé l’éolien du Royaume-Uni et des plateaux septentrionaux de l’Europe. Conséquence : les réserves de gaz européennes étaient déjà vides avant la guerre.

Voilà donc qu’en Moselle, les fourneaux de la centrale Emile Huchet de Saint Avold sont préparés pour bruler la houille cet hiver. L’Allemagne retarde les décommissionnements, les Pays-Bas relèvent leurs quotas… alors même que Londres (35 degrés) et la France (jusqu’à 40°) brûlent déjà, mettant le parc nucléaire à l’arrêt comme l’éolien il y a huit mois (La température de l’eau étant trop chaude pour refroidir les circuits).

L’avenir paraît sombre pour le continent, tandis qu’il espère le retour des livraisons de gaz russe, il est enfumé par les incendies et la relance des brûleurs de charbon. Mais pendant ce temps, la Russie qui nous prend en otage vient de publier un excédent commercial record. Semblable au boom des années 2000 qui avait permis à Poutine de passer pour le sauveur de l’économie post-socialiste, les exports d’hydrocarbures financent la guerre, renflouent les caisses, propulsent le rouble qui devient 30% trop cher au goût de la banque centrale… Raison pour laquelle les soi-disant soucis techniques ou juridiques de Gazprom font bien les affaires de Moscou, qui aimerait voir la devise se dégonfler un peu. Tant que le rouble restera aussi fort, aucune raison de remettre de la pression dans les turbines de Nord Stream 1 : réduire la balance courante par la réduction des exports est le meilleur moyen de ramener la devise sur son taux cible.

D’autres nuages s’amoncèlent au loin. A la manière de chasseurs de tornades, les investisseurs sont en alertes, ils observent l’amoncèlement d’indices qui s’accumulent dans le ciel, de plus en plus sombre et menaçant. Comme le dit le PDG de JP Morgan, qui vient de mettre en pause son programme de rachats d’actions, “un ouragan se prépare”. Présage inquiétant, la courbe des taux poursuit son mouvement d’inversion. Le spread 3 mois – 10 ans s’est comprimé de 50 points de base supplémentaires en deux semaines. L’écart entre les maturités 2 ans et 10 ans est à présent négatif : il faut remonter à 2000 pour retrouver une telle inversion.

Les investisseurs délaissent la partie à 20 ans de la courbe qui devient illiquide et se focalisent sur le court, où le pilotage des taux directeurs par la FED produit tous ses effets. L’emploi reste étonnamment fort aux Etats-Unis, les créations de nouveaux postes sont supérieures aux attentes. Certains américains, sclérosés par la hausse des prix en cherchent un deuxième, voire un troisième. D’ailleurs, l’inflation ne montre pas de signes de ralentissement : elle progresse toujours plus vite que prévu (+9%). Elle place la FED dans la situation incommode où elle doit ajuster les anticipations de hausse de taux qui dérapent sur les marchés (ils attendent désormais 1% de hausse en juillet).

Après 6 mois chahutés, l’incertitude reste totale. Les questions entourant les grands enjeux de notre temps restent en suspens et s’amoncèlent.

Cette inflation qui n’en finit pas va-t-elle commencer à montrer des signes de ralentissement avec la baisse des matières premières ? Ou les éléments dits “core”, plus structurels vont-ils prendre le relais et persister, et attiser la grogne sociale qui couve, lentement mais inexorablement

En Chine la colère murmure, entre une politique zéro covid qui ne parvient à empêcher la résurgence de foyers infectieux et la répression controversée des emprunteurs lésés par Evergrande qui fait craindre à certains un “moment Lehman chinois”… Macao est confiné, le Japon retarde son chèque vacances national eu égards aux 90.000 cas covid (au plus haut depuis février). Dans l’archipel nippon (premier importateur mondial de LNG), la grogne est également palpable : le directeur de la BOJ est vivement critiqué par l’opinion publique qui lui reproche une gestion laxiste de l’inflation et un train de vie trop pompeux par rapport au reste de la population. Sans lien direct avec ses reproches, l’assassinat du Premier Ministre dans ce pays de la retenue n’est pas annonciateur de colombes de paix sous nos latitudes plus sanguines…

Doit-on craindre un état d’agitation civile en Europe comme l’anticipent les assureurs ? Abordons-nous un hiver du mécontentement semblable à celui qui frappa en plein cœur de Londres en 1979 ? L’euro, premier indicateur de fragilité, peut-il s’enfoncer durablement sous la parité ? Peut-il attiser la défiance des citoyens vis-à-vis de leur institutions et politiques ?

Les marchés actions ont-ils fait le plus dur ? Ont-ils pris de l’avance sur l’inversion de la courbe où attendent-il que la récession soit officiellement constatée pour abandonner de 10 à 20% de plus, comme c’est le cas lors d’un bear market combiné à une récession ? Où se réfugier sachant que le dollar index est en hausse de 20% depuis un an ?  Le reste de la cote suivra t’il JP Morgan en revenant sur les programmes de rachats d’actions ? Les valeurs technologiques peuvent-elles résister au ralentissement quand le PDG de Service Now (ex SAP) arbore une tonalité exceptionnellement alarmiste, suivi de Google qui ralentit les recrutements et Gopuff qui licencie 10% de ses équipes ? Bill Gates qui vient d’annoncer l’ambition de quitter la liste des personnes les plus riches du monde en augmentant ses dotations caritatives à 9 milliards de dollars par an est-il en train de nous dire qu’un virage social s’opère ? Le fondateur de Microsoft avertit et nous donne quelques éléments de réponses : nous rentrons dans une époque de taux d’intérêt et d’inflation plus élevés, il faudra réduire les déficits budgétaires face à la hausse des couts d’emprunt, les recettes baisseront : l’Etat devra faire des choix difficiles, les classes sociales supérieures devront contribuer davantage à la solidarité quand l’Etat le pourra moins !

Mais la plupart des réponses que nous attendons sont encore très obscures et délicates à formuler. Contrairement à la météorologie nous ne disposons pas d’outils fiables pour prévoir les perturbations économiques comme nous pouvons anticiper les ouragans. Le FMI a étudié 153 récessions dans 63 pays entre 1992 & 2014 : elles n’ont pratiquement jamais été anticipées par ceux dont c’est le travail. La seule certitude est que nous marchons vers l’inconnu. Y’a-t-il des lueurs d’espoirs au-delà de cet horizon énigmatique ? Possiblement : une accalmie sur le front russo-ukrainien, qui pourrait retrancher au risque stagflationniste, et l’innovation technologique. Le consortium ENI, CFS & MIT progresse sur la voie de la fusion nucléaire (projet SPARC), et envisage qu’un réacteur puisse être construit au cours de la décennie. Cette avancée pourrait changer le monde… Difficile cependant, par les temps qui courent de penser qu’un actif aussi stratégique ne devienne pas une arme géopolitique, à l’image du gaz russe…

Texte achevé de rédiger le 15 juillet 2022 par Thomas Planell, Gérant – analyste.

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