Marchés fragmentés : quand l’IA redistribue brutalement les cartes

Les indices restent proches de leurs sommets, mais sous la surface, le marché se fissure. La rotation sectorielle est violente, les écarts de performance se creusent et la volatilité remonte nettement. Après avoir porté indistinctement tout le secteur technologique, la thématique IA devient un facteur de tri… parfois excessif.
Patience sur les marchés financiers
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Les indices restent proches de leurs sommets, mais sous la surface, le marché se fissure. La rotation sectorielle est violente, les écarts de performance se creusent et la volatilité remonte nettement. Après avoir porté indistinctement tout le secteur technologique, la thématique IA devient un facteur de tri… parfois excessif. Thomas Giudici, Directeur de la gestion obligataire chez Auris Gestion, décrit un marché passé de l’euphorie à la crainte d’obsolescence. Logiciels et logistique sont sanctionnés sans toujours que la menace soit clairement établie, tandis que télécoms et utilities profitent d’un retour en grâce, soutenues par la demande énergétique liée aux data centers.

Toujours à quelques encablures de leurs plus hauts, les marchés actions donnent le sentiment d’une solidité quasiment intacte. Pourtant, cette relative stabilité est trompeuse et n’est que l’arbre qui cache la forêt d’une réalité beaucoup plus heurtée : le marché se fragmente. La volatilité remonte sensiblement depuis le début de l’année, signe que les tensions sous-jacentes s’intensifient. La rotation sectorielle actuellement à l’œuvre est, en effet, particulièrement brutale et les écarts de performance se creusent nettement entre les différents secteurs. 

Dopés à la thématique IA ces dernières années, qui a bénéficié de façon presque indifférenciée à l’ensemble du secteur technologique, les marchés ont parfois (souvent ?) réagi de manière excessive. A l’instar de ce que nous avons connu il y a quelque temps avec la technologie de la blockchain, où sa simple évocation par les dirigeants d’entreprises suffisait à attirer les flux et à lever des capitaux, l’enthousiasme dépasse régulièrement les fondamentaux.

Aujourd’hui, l’excès inverse semble à l’œuvre. Après avoir survalorisé tout ce qui pouvait être associé à l’IA, les marchés sanctionnent désormais, parfois sans discernement, tout ce qu’ils estiment susceptible d’être disrupté par elle. La promesse de croissance a laissé place à la crainte d’obsolescence. Les exemples récents illustrent cette mécanique. Le secteur des logiciels, en Europe comme aux États-Unis, est désormais perçu comme l’un des grands « perdants de l’IA ». On notera par exemple les fortes baisses, depuis le début de l’année, de Salesforce (-30%) ou Adobe (-25%) aux États-Unis mais également SAP (-18%) en Europe. Si ce mouvement peut sembler cohérent avec l’idée d’un impact direct de l’IA sur leurs modèles économiques, la logique est moins immédiate sur le secteur de la logistique où l’effet de substitution est moins évident. Pourtant, le secteur a également corrigé brutalement : DSV a perdu environ 10 % en une séance la semaine dernière en Europe, tandis que C.H. Robinson reculait d’environ 15 % aux États-Unis, après l’annonce d’Algorhythm Holdings mettant en avant la capacité de sa plateforme SemiCab AI à « multiplier les volumes de fret de 300 % à 400 % sans augmentation proportionnelle des effectifs opérationnels ». Réaction qui peut paraître excessive lorsqu’on rappelle qu’il s’agit d’un ancien fabricant de systèmes de karaoké embarqués reconverti dans l’intelligence artificielle, avec une capitalisation d’environ 6 M$. Si la technologie tient ses promesses, elle pourrait au contraire constituer un levier d’amélioration des marges pour les acteurs établis, davantage qu’une menace structurelle immédiate.

A l’inverse, les sociétés adossées à des actifs réels, et par nature difficilement substituables, bénéficient très largement de ce mouvement de rotation. Les télécoms et les utilities en constituent une parfaite illustration. L’indice STOXX Europe 600 Telecommunications progresse ainsi d’environ +15 % depuis le début de l’année avec Orange (+21%) parmi les meilleures performances du secteur sans que la justification d’une telle hausse ne saute directement aux yeux. S’agissant plus spécifiquement des utilities, elles profitent en outre d’une « dérivée seconde » de la thématique IA sans y être directement exposées. Le développement des data centers et l’augmentation nécessaire des capacités de calcul impliquent des besoins croissants en électricité. Cette demande, additionnelle et structurelle, soutient les perspectives du secteur énergétique, qui apparaît ainsi comme un bénéficiaire indirect mais tangible de l’essor de l’intelligence artificielle.

Et la macroéconomie dans tout ça ? Pour l’instant elle est plutôt reléguée au second plan si ce n’est sur les taux, dont le mouvement de baisse marquée de la semaine passée s’explique par les dernières publications d’inflation et d’emploi aux États-Unis. Côté inflation, la hausse globale des prix ressort à 2,4 % en glissement annuel, son plus bas niveau depuis le printemps 2025, tandis que l’inflation sous-jacente recule à 2,5 %, un point bas depuis près de cinq ans. Il s’agit du quatrième rapport consécutif inférieur aux attentes (sur l’inflation globale ou sous-jacente). Surtout, les prix des biens non énergétiques, pourtant supposés sensibles aux hausses de droits de douane, n’ont progressé que de 0,13 % depuis septembre, tandis que la composante logement poursuit sa décrue. Côté emploi, les rapports restent toujours aussi difficiles à interpréter, avec des divergences statistiques marquées. Malgré des créations en janvier supérieures aux attentes, elles ressortent, hors santé, quasi nulles. Surtout, avec une révision annuelle 2025 en baisse de plus d’un million d’emplois, ne laissant apparaître que 181 000 créations nettes sur l’année, il est difficile d’y voir un signal véritablement positif.

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