Dans son Bloc-Notes, Bruno Colmant interroge l’avenir de la monnaie à l’heure des CBDC et des stablecoins. Entre nationalisation partielle de la monnaie via les devises numériques de banques centrales et privatisation accélérée avec les jetons adossés au dollar ou à l’euro, le monde monétaire se fragmente.
L’avenir de la monnaie : chaos numérique privée ou retour à la souveraineté publique ?
Depuis l’introduction des monnaies numériques, la forme de ce concept se modifie. Il y a eu le Bitcoin et ses consorts, des quasi-monnaies privées, puis les monnaies numériques de banques centrales (ou CBDC, pour Central Bank Digital Currency) et, plus récemment, les stablecoins.
Les CBDC sont des monnaies émises par les banques centrales, qui garantissent leur valeur par l’acquisition d’obligations d’État. Tout se passe comme si un particulier ou une entreprise pouvait ouvrir un compte auprès d’une banque centrale, et que les CBDC étaient garanties par l’actif de ces mêmes banques centrales. Il s’agit donc d’une nationalisation partielle de la monnaie.
Pour les stablecoins, ce sont des entreprises privées qui émettent des jetons (des tokens) à parité 1 pour 1 avec le dollar ou l’euro. Il s’agit donc d’une privatisation de la monnaie. Ces stablecoins sont eux-mêmes garantis par des obligations d’État ou des dépôts bancaires inscrits à l’actif des émetteurs de ces stablecoins. Attention cependant : si, un jour, ces stablecoins ne sont plus stables ou que des effets violents de la demande de conversion sont constatés, cela pourrait entraîner des mouvements monétaires, voire des sauvetages par les banques centrales, qui devraient sauver des stablecoins par leur propre émission monétaire.
Ce qui est intéressant, c’est l’évolution des positions des autorités politiques dans ce domaine.
La Chine vient de décider l’interdiction de stablecoins en renminbi, au motif que ce serait une privatisation de la monnaie, alors qu’elle promeut ses propres CBDC. L’Europe promeut ses CBDC, mais sans succès, et des banques privées privatisent une partie de l’euro au moyen de stablecoins en euro, tandis que les États-Unis, avec une approche nuancée face aux CBDC, privatisent une partie de la monnaie en autorisant des stablecoins destinés à financer leur dette publique en forte augmentation prévisible.
Trois zones monétaires, trois approches.
Laquelle va s’imposer dans ce chaos ? C’est très complexe et mon inclinaison me porte à rappeler que la monnaie est toujours un fait politique et d’une importance telle qu’elle ne peut pas être privatisée. Je cite, à cet égard, la locution : « Monetandi jus principum ossibus inhæret », à savoir que le droit de frapper monnaie est inséparable de la souveraineté, d’où émane la notion de cours légal.
Mais nombreux sont ceux qui me traiteront de ringard au motif que ce sont des monnaies sans banque centrale, comme le Bitcoin, qui vont émerger.