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Ne cherchez pas à éviter les grands émetteurs de gaz à effet de serre : choisissez les bons

Au cours des derniers mois, les gouvernements, les entreprises et les investisseurs ont annoncé un nombre croissant d’objectifs à zéro émission nette, ce qui témoigne d’une prise de conscience généralisée de la nécessité de décarboniser rapidement la planète si l’on veut limiter le réchauffement climatique à moins de deux degrés par rapport aux niveaux de l’ère préindustrielle. Le rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) intitulé « Zéro émission nette d’ici à 2050 », publié le mois dernier, a rappelé l’ampleur des défis à relever, en particulier dans les quelques secteurs où les émissions sont concentrées.

Les investisseurs qui cherchent à créer des portefeuilles à zéro émission nette sont tentés d’abandonner les secteurs et les entreprises à fortes émissions au profit d’alternatives à faibles émissions. Or, si la réduction des « émissions de portefeuille » peut sembler intéressante, elle ne permet pas toujours de réduire les émissions mondiales effectives. De plus, elle risque de restreindre l’apport de capitaux dans les secteurs qui en ont le plus besoin. Les investisseurs tournés vers l’avenir devraient plutôt choisir les principaux acteurs de la décarbonisation dans ces secteurs à fortes émissions.

Si l’on examine la répartition des émissions de tout indice large d’actions ou d’obligations d’entreprises, on retrouve systématiquement les cinq mêmes secteurs dominants, à savoir l’énergie, les matériaux, l’automobile, les services publics et les biens d’équipement. Pour l’indice MSCI All Countries World, ces secteurs représentent plus des trois quarts des émissions, mais seulement un cinquième de la capitalisation boursière. La concentration des émissions devient encore plus flagrante au vu du travail du groupe mondial d’engagement des investisseurs, Climate Action 100+. Les 167 entreprises qu’il cible représentent plus de 80 % des émissions de gaz à effet de serre des entreprises industrielles (1). Ces chiffres sont la preuve que le fait d’éviter quelques entreprises peut entraîner une réduction immédiate et importante des émissions des portefeuilles des investisseurs, tant en termes absolus que par rapport aux indices de référence.

Cela dit, sans capital, comment les services publics vont-ils passer des combustibles fossiles à la production d’énergie renouvelable ? Comment les constructeurs automobiles vont-ils convertir la production de véhicules à essence en véhicules électriques ? Comment les entreprises industrielles vont-elles investir dans l’électrification de systèmes auparavant alimentés par des combustibles fossiles ? En évitant complètement les secteurs à fortes émissions, il est possible de réduire les émissions au sein du portefeuille, mais cela ne répond pas à la question. Les investisseurs qui souhaitent contribuer à la décarbonisation mondiale effective devraient plutôt choisir des entreprises appartenant à ces secteurs, dont les projets de réduction des émissions sont à la fois ambitieux et crédibles. Cela suppose une volonté d’accepter de manière sélective des émissions élevées dès le premier jour si la trajectoire des émissions de l’entreprise est nettement à la baisse.

Plans concrets

Prenons l’exemple du géant mondial des matériaux de construction, LaFarge Holcim (Remarque : cette société est choisie à titre d’exemple, uniquement pour illustrer le mode de gestion des investissements décrit dans le présent document et non pour constituer une quelconque recommandation d’investissement ou indiquer les performances futures). Non seulement la fabrication du ciment nécessite une très forte chaleur, généralement générée par des combustibles fossiles, mais le processus chimique lui-même (la « calcination ») libère aussi du gaz carbonique. Ce phénomène peut expliquer pourquoi l’entreprise a émis plus de 148 millions de tonnes de CO2 (Scope 1, 2 et 3) en 2019. Compte tenu des émissions médianes de 0,24 million de tonnes pour les entreprises de l’indice MSCI All Countries World, LaFarge Holcim se place ainsi au 98e percentile des émetteurs de l’indice.

Une stratégie simpliste à faible émission de carbone écarterait LaFarge Holcim. Pourtant, ses plans de décarbonisation sont parmi les plus ambitieux de son secteur. Déjà reconnu comme le producteur de ciment ayant la plus faible empreinte carbone parmi ses pairs, le groupe cherche à réduire les émissions de Scope 1 et 2 par tonne de ciment, de 17,5 % et 65 % respectivement d’ici 2030 par rapport à 2018. Ses actions soutiennent ces objectifs, puisqu’il est prévu d’ouvrir la première usine de production de ciment à zéro émission et que plus de la moitié des dépenses dans la recherche et le développement sont consacrées à des solutions plus écologiques. Les investisseurs soucieux du carbone devraient soutenir ces projets, malgré les émissions élevées actuelles.

Energias de Portugal (EDP) est un autre exemple pertinent (Remarque : cette société est choisie à titre d’exemple, uniquement pour illustrer le mode de gestion des investissements décrit dans le présent document et non pour constituer une quelconque recommandation d’investissement ou indiquer les performances futures). Encore récemment, en raison de ses anciens actifs dans le secteur du charbon, la société présentait l’une des plus fortes intensités carbone de l’espace européen des services publics. Elle est toutefois en train de se réinventer avec succès en tant que compagnie d’électricité à faible émission de carbone. En fermant des centrales au charbon et en investissant lourdement dans les énergies renouvelables, elle prévoit de réduire les émissions de ses propres activités de 90 % entre 2015 et 2030 (2). En outre, les objectifs d’EDP sont de plus en plus ambitieux : en février, la société a avancé de cinq ans son échéance d’élimination progressive du charbon, pour la fixer à 2025. Seuls 2 % de ses dépenses d’investissement sont désormais consacrés à la production d’électricité à partir du charbon, et ce uniquement à des fins de maintenance. Pour les investisseurs soucieux du climat qui cherchent à soutenir des réductions d’émissions mondiales effectives, la trajectoire remarquable d’EDP devrait l’emporter sur son empreinte carbone actuelle.

S’il est facile pour les entreprises de s’engager à atteindre l’objectif « zéro émission nette d’ici à 2050 », cela ne se traduira pas nécessairement par des mesures concrètes avant des années.

Toutes les cibles ne sont pas égales

Malheureusement, les investisseurs ne peuvent pas se contenter de choisir les entreprises ayant les objectifs les plus ambitieux. D’après l’AIE, environ 40 % des sociétés qui se sont engagées à atteindre l’objectif à zéro émission nette n’ont pas encore donné de détails sur la manière dont elles comptent le réaliser. S’il est facile pour les entreprises de s’engager à atteindre l’objectif « zéro émission nette d’ici à 2050 », ce dernier pourrait ne pas se traduire par des actions concrètes avant des années. Comme toujours, le problème se pose dans les détails. L’analyse de la Transition Pathway Initiative montre que, dans les faits, très peu d’entreprises des secteurs à fortes émissions ont des objectifs de décarbonisation suffisamment ambitieux. Par conséquent, ce n’est qu’en jugeant de la crédibilité des objectifs que les investisseurs seront en mesure d’identifier les sociétés à fortes émissions qui sont véritablement sur la bonne voie.

Résumé

Pour soutenir les progrès réels vers zéro émission nette, les investisseurs ne doivent pas seulement se concentrer sur les émissions actuelles des entreprises. C’est la trajectoire des émissions qui compte véritablement. Retirer d’un portefeuille les sociétés les plus émettrices peut apporter des gains rapides, mais cela prive les investisseurs de l’accès à certains secteurs et ne permet pas toujours d’obtenir des réductions d’émissions mondiales effectives. L’analyse des plans de décarbonisation des entreprises et l’évaluation de leur crédibilité sont essentielles pour diriger les capitaux au bon endroit. Dans le même temps, les investisseurs s’exposent aux sociétés qui soutiennent activement la transition vers un monde sans émissions.

Références

(1) https://www.climateaction100.org/whos-involved/companies/

(2) https://www.edp.com/en/news/2020/10/30/edp-announces-a-more-ambitious-2030-decarbonization-goal-line-climate-science

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