ORPEA

ORPEA, et maintenant… on fait quoi ?

L’idée ici n’est pas d’évoquer l’enquête en cours, mais simplement de nous référer à l’exemple ORPEA pour en tirer des leçons, en particulier pour la suite du développement de la Finance durable.

L’attitude du management

Comme trop souvent dans les situations de crise, le management d’ORPEA a commencé par nier et contester les faits sans apporter, bien sûr, le moindre élément de preuve. Ce qui est somme toute classique dans une situation aussi mal engagée.

Preuve que cette réponse initiale d’ORPEA était mauvaise : Le PDG était exclu quelques heures après ces communiqués rejetant les accusations du livre « les fossoyeurs ».

La leçon est toujours la même. Lors d’une controverse importante, il ne faut pas nier toute responsabilité immédiatement. Mieux vaut, surtout pour un sujet aussi sensible, annoncer qu’une contre-enquête indépendante va être lancée, que les résultats seront publiés en toute transparence et que les mesures correctrices seront engagées dans la foulée.

Ceux qui essayent de procéder autrement, généralement pour gagner du temps, se font tout aussi généralement rattraper par des faits ou des éléments d’enquêtes successifs ; l’exemple ORPEA est édifiant sur ce point.

Une controverse, un accident sont toujours possibles, l’attitude du management doit être totalement différente de celle d’ORPEA.

Qui pour mener le changement ?

Là aussi ce qui se passe chez ORPEA est probablement une illustration de ce qu’il ne faut pas faire. Solution de facilité rapide : virer le patron (sans être non plus trop méchant sur les bonus et autres primes diverses…).

Comme pour la communication à chaud, soit le problème est sous contrôle, et alors pourquoi changer de patron ? Soit le problème est grave ou systémique, comme cela semble le cas ici, mais comment imaginer que le seul fait de changer le patron change les comportements et la culture de l’entreprise ?

Si les faits concernant ORPEA sont avérés, le problème est vraiment grave et c’est le COMEX, le CODIR et le Board qu’il faut remplacer, et ce rapidement. C’est la seule solution pour changer la culture de l’entreprise.

Comme le disait Enstein : « Un problème créé ne peut être résolu en réfléchissant de la même manière qu’il a été créé. »

La confiance brisée

La très grande majorité des données extra-financières fournies pour procéder à des évaluations ESG sont directement issues des entreprises.

ORPEA a visiblement fourni des données ne reflétant pas la réalité de la situation. Que ce soit volontaire ou non (je ne sais pas ce qui est pire), le mal est fait. Pour ORPEA, pour le secteur ou pour de nombreuses entreprises, la confiance est rompue. Ce sera long à réparer pour ORPEA et pour les entreprises du secteur. Il faudra fournir des éléments de preuve, des audits ou des contrôles pour que les choses changent. À court terme, l’image de l’entreprise (ainsi que celle du secteur) sera très affectée. Cela aura nécessairement un coût pour les actionnaires et pour les émissions obligataires à venir.

D’expérience, il faut au minimum trois ans pour changer une image à ce point dégradée.

Les évaluations ESG

Ce qui s’est passé sur ORPEA est une alerte grave sur les systèmes d’évaluation actuels. Visiblement, les agences de notation utilisent directement les données de l’entreprise, les complètent éventuellement avec des algorithmes propriétaires lorsque les données manquent, et produisent des « notes » en utilisant des pondérations, elles aussi propriétaires. Il n’y a aucun audit sur place.

Jusqu’à présent, l’écosystème de l’ESG s’est accommodé de notation de la part des agences avec des corrélations inférieures à 0,60, c’est-à-dire que certaines agences peuvent noter « très bon » un émetteur alors qu’une autre peut noter le même émetteur « moyen » voire « mauvais ».

Hélas, dans le cas ORPEA, toutes étaient alignées et la notaient favorablement.

Sachant que ces notations conditionnent des milliards de flux d’investissements, il va falloir des changements profonds dans les évaluations des agences de notation. Il faudrait en particulier que les agences, pour justifier le fait d’être rémunérées, s’engagent sur des audits de contrôle réguliers et transparents.

L’autre solution réclamée par certains serait que les données fournies par les entreprises soient normées et auditées par des commissaires aux comptes agréés. Dans ce cas, les sociétés de gestion devraient se sourcer directement auprès des émetteurs et procéder à leur propre système de notation, ce qui rendrait la situation encore plus inextricable pour les clients finaux : il y aurait autant d’ESG que de gérants…

C’est tout le sens de la taxonomie européenne, mais pour le moment nous sommes loin d’avoir un système, fiable, homogène et transparent.

L’affaire ORPEA fait apparaître un problème fondamental de l’ESG tel qu’il est régi en ce moment : il paraît de fait difficile de procéder à des investissements sur la base de notations ESG aussi nébuleuses.

La gestion ESG

Le cas ORPEA a pris de court de nombreuses gestions ESG. Très peu s’attendaient à ce qu’une société aussi bien notée puisse subir une controverse d’une telle ampleur.

La réponse immédiate a été pour de nombreux gérants de liquider la position.

D’autres ont privilégié l’engagement pour faire évoluer la société. Hélas, pour que cela fonctionne il faut deux choses : un management intellectuellement honnête et disposer d’une influence ou un poids dans le capital suffisant.

Ces réponses sont conformes à l’esprit de la gestion ESG.

Mais le cas ORPEA fait réfléchir de nombreux acteurs beaucoup plus en profondeur, côté gestion et côté investisseurs.

Le manque de fiabilité des notations va inciter les gestions à revoir leur système interne d’évaluation pour ajouter des éléments plus qualitatifs et mieux coller à la réalité des émetteurs.

Côté investisseurs, l’accent va également porter sur des aspects plus qualitatifs : ils vont vouloir s’assurer que les gérants ne se contentent pas d’une notation d’agence plus éventuellement des filtres ou des systèmes quantitatifs pour procéder à leurs investissements.

Pour résumer, il va falloir que des moyens supérieurs soient alloués à l’analyse extra-financière… il est effectivement difficilement envisageable qu’une dizaine d’analystes extra-financiers puissent couvrir des univers d’investissement de 5 à 6000 valeurs à travers le monde.

Les objectifs de la gestion ESG

Évidemment, la pression règlementaire va rester très forte : l’ensemble des gestions va continuer à pousser vers une prise en compte de plus en plus forte de l’ESG. Cependant, l’affaire ORPEA devrait pousser à une différenciation très forte entre les articles 8 et 9.

Les articles 8 devraient rester peu ou prou ce qu’ils sont avec (peut-être) un peu plus de qualitatif dans la prise en compte de l’évaluation ESG. Cette forme d’ESG restera un ESG visant à faire « moins mal » en éliminant les émetteurs les plus « risqués ». Concrètement, cette approche éliminant les moins bons acteurs doit permettre de limiter le risque global.

Pour les articles 9 cependant, l’évolution devrait être plus marquée : les approches devront être plus ciblées sur des objectifs concrets, vérifiables et réellement « durables ». C’est d’ores et déjà ce que demande la règlementation pour les articles 9, mais il est probable que l’affaire ORPEA pousse régulateurs et investisseurs à demander plus d’éléments de preuve à leurs gérants concernant la réalité des objectifs de durabilité affichés.

L’affaire ORPEA a fait apparaître de nombreux dysfonctionnements, dans l’entreprise bien sûr, mais aussi pour tout ce qui concerne l’ESG. Des solutions existent, mais elles conduisent toutes à une hausse des coûts que ce soit pour les émetteurs ou pour les sociétés de gestion. Ces investissements sont probablement la seule solution pour surmonter la crise « ORPEA ».

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