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Préférer l’utilitarisme coopératif à l’analyse ESG

Cet article présente nos principales réflexions justifiant notre choix de rejeter, au moins en partie, l’analyse ESG, et de lui préférer l’utilitarisme coopératif, soit la logique et le pragmatisme.

« Notre capacité à nous concentrer sur les choses importantes est l’une des caractéristiques qui déterminent notre intelligence, et nul ne sait précisément comment notre cerveau s’y prend pour le faire. Et c’est l’incapacité à se concentrer sur ce qui compte qui provoque les erreurs de jugement les plus fréquents. » [*]

De manière logique et déductive, il est possible d’observer que les notations extra-financières (ESG) font face à un problème majeur, la subjectivité. Ce problème conduit les méthodologies d’analyses couramment utilisées à être incertaines et contestables. Une récente étude menée par Berg, Kölbel et Rigobon[1] soutient la constatation d’une importante divergence de notation entre les différentes agences (tableau 1). Les auteurs ont étudié les notations E (environnement), S (social/sociétal), G (gougernance) et ESG émanant de six agences de notation de renom : KLD, Sustainalytics, Vigeo Eiris, RobeccoSam, Asset 4 et MSCI, et leurs conclusions sont que les notations divergent pour trois raisons :

  • Les critères ne sont pas semblables,
  • Les mesures ne sont pas semblables,
  • Les pondérations ne sont pas semblables.

La corrélation moyenne des scores extra-financiers est alors de 0,54, c’est-à-dire modérée. Les scores S montrent même une corrélation de 0,42 (faible) et les G une corrélation de 0,30 (faible ou aucune). Une étude antérieure de Semenova and Hassel[2] expose la faible convergence des notations environnementales aux Etats-Unis, quand Chatterji, Durand, Levine et Touboul[3] trouvent un manque d’accord concernant le critère social.

Tableau 1 : Corrélation des notations ESG

Dans le dessein de tester les résultats avancés par les recherches précédentes, nous avons effectué une comparaison des notations ESG des entreprises du SBF 120 (décembre 2020) émanant de quatre agences différentes, Sustainalytics, Robecco, Vigeo Eiris, Refinitiv.

Nous avons tout d’abord constaté que seulement 54 entreprises bénéficiaient d’une notation de la part de l’ensemble de ces agences. Nous avons ensuite classé les entreprises par décile puis par quartile de notation. Les résultats montrent une corrélation moyenne de 0,32, c’est-à-dire une corrélation très faible, corroborant les études précédentes (voir tableaux 2 et 3).

Tableau 2 : Corrélations des notations ESG des entreprises du SBF 120

Tableau 3 : Interprétation des corrélations ESG des entreprises du SBF 120[4]

À titre d’exemple, le directeur général de l’entreprise pétrolière Chevron indique que la société pétrolière préfère verser des dividendes plutôt que d’utiliser l’argent pour investir dans la production d’énergie solaire et éolienne[5]. Pourtant, Refinitiv donne un score ESG de 83,89% et un score émissions de 83,75%, tandis que Sustainalytics indique un risque ESG grave plaçant l’entreprise dans l’extrême de l’échelle de notation (16/09/2021).

Ces constatations corroborent les principales conclusions émanant d’un récent rapport de l’OCDE :

« Les principales conclusions de notre analyse montrent que les notations ESG varient fortement selon le fournisseur choisi, ce qui peut se produire pour un certain nombre de raisons, telles que différents cadres, mesures, indicateurs et métriques clés, utilisation des données, jugement qualitatif et pondération des sous-catégories[6]. »

En réalité, le nombre de critères et la subjectivité de leurs évaluations incitent à rationaliser le processus, pour que celui-ci soit plus impactant et moins subjectif, faute de quoi, le nihilisme n’est pas à négliger. Nos réflexions et observations antérieures nous indiquent qu’il convient alors de sélectionner un nombre restreint de critères légitimement valables et utiles.

L’utilitarisme coopératif pour une responsabilité extra-financière significative

Hazlitt[7] propose comme critère de significativité éthique de se poser la question de quelles actions ou quelles règles d’actions feraient le plus pour promouvoir la santé, le bonheur et le bien-être de l’agent individuel ou quelles règles d’actions feraient le plus pour promouvoir la santé, le bonheur et le bien-être à long terme pour l’ensemble de la communauté, de l’humanité ?

En effet, pour juger de l’utilité de l’apport positif d’actions, il semble essentiel de comprendre leurs conséquences à long terme. Il apparaît trop superficiel de juger une action impulsive ou excessivement passionnée sur le court terme. Pour l’activité économique ou l’activité de gestion de portefeuille, les critères sont identiques. Vaut-il mieux investir dans un produit financier à la mode, à un prix élevé, performant sur le momentum à court terme, pour le plaisir ou l’orgueil de l’investisseur, ou est-il préférable de s’assurer d’investir en corrélation avec les fondamentaux financiers d’une entreprise rentable et peu chère ? L’investisseur averti comprendra aisément dans quelle situation il favorisera son bien-être à long terme. Cela permet d’illustrer le principe de l’utilitarisme coopératif prôné par Hazlitt. La règle éthique peut-être la suivante : il est préférable de promouvoir les intérêts de l’individu et de la société à long terme, plutôt que de favoriser une sensation de bien-être et de bonheur à court terme, en omettant les résultats futurs. Cette règle morale repose sur un fondement, celui de la coopération sociale.

Un des apports de Hazlitt est celui de la compréhension de l’impossibilité de quantifier ou de mesurer le bonheur, donc l’éthique. Il se démarque à ce niveau-là de Bentham, fondateur de l’utilitarisme (moderne), qui a tenté de quantifier le plaisir. La particularité de cette réflexion réside dans la prise en compte d’un élément qui est peu admis et peu étudié, soit la relation entre l’éthique et l’économie. Hazlitt exprime cette vision en ces termes :

« Les conclusions éthiques ne peuvent être obtenues indépendamment ou isolément de l’analyse des conséquences économiques d’institutions, de principes ou de règles d’action. L’ignorance économique de la plupart des philosophes éthiques et l’échec commun, même de ceux qui ont compris les principes économiques pour les appliquer à des problèmes éthiques, ont fait obstacle au progrès de l’analyse éthique et expliquent en partie la stérilité d’une si grande partie de celle-ci. En réalité, il n’y a guère de problème éthique sans son aspect économique. Nos décisions éthiques quotidiennes font partie des principales décisions économiques et presque toutes nos décisions économiques quotidiennes ont, à leur tour, un aspect éthique[8]. »

L’utilitarisme définit dans le Larousse comme une doctrine politique et morale fondée sur l’utilité peut en effet être envisagée. Dans un monde dans lequel les valeurs morales fluctuent et sont discordantes[9], la rationalité de l’évaluation des conséquences de nos actions émerge comme le principal moyen de déterminer une éthique universelle. L’utilitarisme basée sur la théorie conséquentialiste évaluant une action uniquement en fonction des conséquences n’est pas idéaliste, mais place la raison à la source de toute morale. Dans son œuvre Introduction aux principes de morale et de législation[10], Bentham enseigne que les conséquences d’une action sont l’unique base permettant de juger de la moralité d’une action. Mill fait évoluer cette doctrine de recherche de plaisir, vers la recherche du bonheur pour la majorité.

La doctrine utilitariste arrive comme un héritage des Lumières, avec pour base Bentham, lui-même inspiré par Hume[11]. La théorie de départ est la poursuite des travaux des Lumières dans la recherche d’une émancipation des règles morales en accointances des lois d’ordre naturel émanant de la religion. Arnsperger et Van Parijs[12] résument cela avec le principe qu’« aucune autorité suprême ne peut décréter ce qui est juste ou bon ». Déjà tiraillé par la notion de vertu dans une lettre datant de 1814 et destinée à Thomas Law, Thomas Jefferson parlait de l’utilité dans ces termes : « Alors que nous trouvons, en fait, que les mêmes actions sont considérées comme vertueuses dans un pays et vicieuses dans un autre. La réponse est que la nature a fait de l’utilité pour l’homme la norme et le meilleur de la vertu[13] ».

Depuis ces paroles de Jefferson, les recherchent et les analystes extra-financiers n’ont pas intégré le principe d’utilité. C’est sans doute la cause du questionnement contemporain autour de la morale et de l’éthique (notamment dans le secteur de l’investissement), ainsi que la source de la stérilité et de la particularité des réponses apportées par les philosophes ou penseurs actuels. Pourtant, dès 1751, Hume réintroduisit les principes de l’utilité. « Attribuer à leur utilité la louange que nous accordons aux vertus sociales semble une idée si naturelle, que l’on s’attendrait à rencontrer ce principe chez tous les moralistes, comme premier fondement de leur raisonnement et de leur recherche[14] ». Hume fut suivi en 1789 par Introduction aux principes de la morale et de la législation, de Bentham. Celui-ci expliquait qu’il est plus raisonnable de juger les conséquences de nos actions, plutôt que nos actions elles-mêmes. Bien que considéré par beaucoup comme l’utilitariste dominant (hédoniste), il convient d’expliquer que les thèses utilitaristes ont connu une évolution majeure avec des penseurs comme Mill ou encore Hazlitt. Antérieurement, Voltaire émettait une première proposition pour juger la morale des hommes. En effet, dans Le Monde comme il va, Babouc, envoyé par Ituriel à Persépolis pour juger de la destruction ou de la préservation de la ville, se fit la remarque suivante :

« Il y avait souvent de très bonnes choses dans les abus. Il vit le jour même que les richesses des financiers, qui l’avaient tant révolté, pouvaient produire un effet excellent ; car l’empereur ayant eu besoin d’argent, il trouva en une heure, par leur moyen, ce qu’il n’aurait pas eu en six mois par les voies ordinaires ; il vit que ces gros nuages, enflés de la rosée de la terre, lui rendaient en pluie ce qu’ils recevaient[15]. »

On peut également citer « en toute chose, il faut considérer la fin », marquant la fin de la fable Le renard et le bouc de La Fontaine. Gaillard suit cette même logique en cette réflexion : « La considération et le souci du résultat, telles sont les premières exigences de la conduite morale et de la conduite tout court. Agir sans se soucier des conséquences est le type même de l’attitude irresponsable[16] ».

Le principe d’utilité se veut proprement pragmatique. Il se présente par son fondateur comme un « principe qui approuve ou désapprouve toute action en accord avec la tendance à augmenter ou à diminuer le bonheur de la partie dont l’intérêt est en question[17] ». Bien qu’universaliste, le principe présenté par Bentham fût et est encore l’objet d’un rejet pour différentes raisons. Allant d’une dérive politique, à la question du bonheur face à la justice. Toutefois, l’une des controverses les plus notables apparaît et persiste encore au sujet d’un aspect en particulier. Celui de la quantification du bonheur ou du bien-être, à l’image de la quantification ESG. Ce critère qui est encore placé en avant par les anti-utilitaristes ne doit plus être pris en compte. En effet, Mill fit évoluer l’utilitarisme hédoniste total de Bentham vers un utilitarisme qualitatif indirect, s’émancipant donc de toute tentative de quantification du bonheur.

Dans The Foundations of Morality, Hazlitt promeut une vision plus réaliste de l’utilitarisme par rapport à celui de Bentham. Notamment en suivant quelque peu les travaux de Mill. En effet, pour Hazlitt « le plaisir et les satisfactions peuvent être comparés en termes de plus ou moins, mais ils ne peuvent être quantifiés[18] ». Il explique que nous pouvons comparer les choses ordinairement, pas cardinalement. La pensée de Mises accompagne cette même réflexion en affirmant que « les actions humaines ne deviennent bonnes et mauvaises que la fin qu’elles visent et les conséquences qu’elles entrainent[19] ». Pour résumer cette pensée :

« La distinction réelle que nous devons faire pour la clarté éthique n’est pas celle entre l’individu et la société, ni même entre « l’égoïsme » et « l’altruisme », mais entre les intérêts à court terme et ceux à long terme. Cette distinction est constante dans les économies modernes. (…) Ceux qui se moquent de dire qu’à long terme « nous sommes tous morts » sont aussi irresponsables que les aristocrates français dont la devise était après nous le déluge[20]. »

Mises ajoute que le principe de causalité doit se tenir au centre des décisions de l’agir humain :

« Seul un homme qui voit le monde dans la perspective de causalité est apte à agir. « … » Là où l’homme ne voit pas de relation causale, il ne peut agir. « … » C’est seulement dans la mesure que l’homme connaît la relation causale que son action peut atteindre le but qu’il présuppose. « … » L’homme ne dispose que de deux principes pour saisir mentalement la réalité, à savoir ceux de la téléologie et de la causalité[21]. »

Dans l’intention d’éclaircir la méthodologie permettant l’applicabilité de cette démarche d’analyse, Hazlitt indique que chaque individu joue deux rôles dans la société, celui de l’agissant et celui de l’impacté. Toutefois, un troisième rôle doit être envisagé afin de compléter de manière impartiale l’analyse des différentes actions, celui d’observateur. L’assentiment de ces trois points de vue doit alors faire émerger un consensus façonné par leur chœur. Il semblerait qu’il soit raisonnablement difficile d’établir des critères extra-financiers sans ce concert de visions. En fait, dans la mesure où il n’existe aucune limite quant aux efforts que nous pouvons demander aux autres envers nous, se mettre à la place de la personne à qui nous demandons des efforts nous offre alors une autre analyse indispensable. Rajouter à cela la vision d’une personne externe à la situation, spectatrice, et alors nous trouverons les efforts utiles et acceptables qui devront être effectués pour la maximisation du bonheur du plus grand nombre. Le monde étant hétérogène, composé de société cherchant la pérennité et la rentabilité, et des parties prenantes dépendantes des actions des entreprises, il paraît évident que les efforts demandés par les uns aux autres et vice versa, ne peuvent pas être acceptés simplement car leurs visions peuvent être opposées. C’est à ce moment-là que l’individu spectateur et impartial s’imaginant dans l’une et dans l’autre situation doit pouvoir aider le processus de manière à faire ressortir un compromis entre ces différents acteurs. Cette méthodologie peut alors être définit comme une analyse extra-financière utilitariste et responsable. La recherche d’une désignation nouvelle pour ce procédé émerge de façon à s’émanciper de l’interprétation contemporaine de l’utilitarisme pur, étant majoritairement réduit à la vision quantifiable de Bentham.

Un catalyseur pour cette méthodologie extra-financière peut être trouvé dans la constatation des différences entre les annonces des sociétés et les conséquences de leurs réelles actions. Les faits sont là, les Français ont développé une certaine défiance envers les communications des entreprises. Sur une échelle de 1 à 10, les Français accordent 5,1 de confiance aux propos des dirigeants, 5 aux campagnes de publicité, alors que le résultat est bien plus probant pour les propos des salariés (7,1) ou encore des journalistes (6)[22].

Références :

[*] Shiller, R. (2000). Exubérance irrationnelle. Valor Editions. p 207 

[1] Berg, F., Koelbel, J., & Rigobon, R. (2020). Aggregate Confusion: The Divergence of ESG Ratings. MIT Sloan School Working Paper 5822-19.

[2] Semenova, N., & Hassel, L. (2015). On the Validity of Environmental Performance Metrics. Journal of Business Ethics, vol. 132, n° 2, pp. 249-258.

[3] Chatterji, A., Durand, R., Levine, D., & Touboul, S. (2016). Do ratings of Firms Converge? Implications for Managers, Investors and Strategy Researchers. Strategic Management Journal, vol. 37, n° 8, pp. 1597-1614.

[4] SU = Sustainalytics, RO = Robecco, VI = Vigeo Eiris, RE = Refinitiv.

[5] Valle, S., & Hampton, L. (2021). Chevron would rather pay dividends than invest in wind and solar -CEO. Source : www.reuters.com: https://www.reuters.com/business/energy/chevron-ceo-says-dividend-shareholders-better-than-investing-wind-solar-2021-09-15/

[6] Boffo, R., & Patalano, R. (2020). ESG Investing: Practices, Progress and Challenges. Paris: OECD.

[7] Hazlitt, H. (1998). The Foundations of Morality. Foundation for Economic Education.

[8] Ibidem., p. 301.

[9] Rommes, J.-J. (2009). Ethique et Argent – un conflit éternel ? Exposition Colours of money.

[10] Bentham, J. (2011). Introduction aux principes de morale et de législation. Broché

[11] Cléro, J.-P. (2013). Hume et l’utilité. Revue internationale de philosophie, n° 263, pp. 99-122.

[12] Arnsperger, C., & Van Parijs, P. (2003). Éthique économique et sociale. La Découverte. pp. 15-28.

[13] Jefferson, T. (2006). Écrits politiques. Traduit par Dréan, G. Les belles lettres. p. 195.

[14] Hume, D. (1991). Enquête sur les principes de la morale. Paris : Flammarion. p. 119.

[15] Voltaire. (2006). Le Monde comme il va. Gallimard. pp. 45-46.

[16] Gaillard, P. (1978). Liberté et valeurs morales. Paris : Hatier. p. 63.

[17] Bentham, J. (2011). Introduction aux principes de morale et de législation. Broché.

[18] Hazlitt, H. (1998). The Foundations of Morality . Foundation for Economic Education. p. 27.

[19] von Mises, L. (1927). Le libéralisme. Traduit par de Quengo, H. (2006). Institut Charles Coquelin. p. 12.

[20] Ibidem., Hazlitt. p. 44.

[21] von Mises, L. (1949). L’action Humaine. Traduit par Audoin, R. (2011). Institut Coppet. pp. 36-41.

[22] Denjean & Associés. (2018). Enquête – La responsabilité sociale et environnementale des grands groupes vue par les Français.

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