Russie | Les actualités économiques et financières

Rien ne va plus !

L’initiative russe d’hier au soir a été reçue comme un choc. Pourtant, c’est loin d’être la première fois que le président Poutine prend ce type de décisions. Sans que l’économie et la finance mondiale n’en soit vraiment ébranlées. Il n’empêche que la préférence donnée par le Kremlin à la logique politique « intérieure » (y compris l’intérieur proche) par rapport à l’approche géopolitique aura des implications négatives ; pour la Russie d’abord, mais peut-être aussi pour le reste du monde.

La Russie reconnaît les deux Républiques autoproclamées de Donetsk et Louhansk, qui font partie du Donbass ukrainien et y envoie des troupes de « maintien de paix ». La réponse de Kiev à la décision de Moscou a été tout en retenue : appel au calme et rappel que la réalité « sur le terrain » ne change pas. Il n’empêche que la situation devient plus instable. Il faut craindre des provocations par des éléments « masqués » (soldats officiels agissant de façon anonyme) ou non-contrôlés. Que sera alors l’attitude des forces armées russes et la réaction de celles de l’Ukraine ?

Je voudrais ce matin faire une série de remarques. Celles-ci n’ont hélas pas la prétention de faire un tour complet de la question et d’apporter des conclusions définitives. Mon ambition est plus simplement d’apporter quelques éclairages qui me semblent importants pour prendre la mesure de ce qui se passe, plus particulièrement dans une perspective économique et financière.

Commençons par le non-respect des frontières. La Russie de Vladimir Poutine en a pris l’habitude : Géorgie, Moldavie et Ukraine, avec au-delà de l’apparition de territoires sécessionnistes, l’annexion de la Crimée. Les initiatives, contraires au droit international, n’ont pourtant pas engendré de crises majeures au niveau mondial. Rappelons que Moscou n’a pas le monopole de ces attitudes unilatérales et violentes. L’exemple le plus emblématique, dans le contexte du moment, est l’île de Chypre. En 1974, suite à une tentative de coup d’Etat visant à réunir le pays à la Grèce, l’armée turque intervient et force à la partition du territoire selon une logique culturelle (linguistique et confessionnelle). Rappelons que la Turquie était et est toujours membre de l’OTAN. Il faut aussi noter qu’Ankara est candidat à l’entrée dans l’Union Européenne depuis 1999, avec toutefois le temps passant une probabilité de plus en plus faible de devenir membre. Tout ceci simplement pour rappeler « qu’on en a vu d’autres » et que la planète économique et financière n’en a pas été trop bouleversée.

Passons au comportement de la Russie. J’ai envie de dire qu’il y a deux dimensions dans l’attitude du Kremlin au long des dernières semaines ou des derniers mois. La première est géopolitique. Au travers de la pression exercée sur Kiev, avec toutes ces manœuvres militaires à courte distance des frontières de l’Ukraine, montrer la relative faiblesse de l’Occident et obtenir, certes plus de facto que de jure, que l’entrée de ce pays dans l’OTAN soit remise aux « calendes grecques ». La seconde est de l’ordre de la politique intérieure. La Russie défend les intérêts des russophones présents à l’extérieur des frontières, forcément alignés à ceux de la « mère-patrie ». Cela vaut encore dans le cas de l’Ukraine, peuple-frère et berceau de la culture (de l’âme) russe. La difficulté pour le président Poutine est de gagner sur les deux tableaux à la fois. L’atteinte de l’objectif de politique intérieure (partielle ou plus totale, on ne sait pas) remet en cause celle en matière de géopolitique, avec qui plus est le risque de conséquences négatives sur la scène domestique russe. Le choix fait par Moscou rafraichit (au sens de rafraîchir un logement) la raison d’être de l’OTAN : faire face au danger russe (qu’il prenne la forme de l’URSS ou de l’aspiration à la reconstitution d’une Grande Russie). L’unité de l’Occident en sortira probablement renforcée, avec la possibilité que le processus s’élargisse aux alliés asiatiques. Le renforcement de l’axe Pékin – Moscou, signalé au travers de la déclaration publiée au début des jeux olympiques d’hiver 2022, n’est pas passé inaperçu et le « mauvais comportement » de l’un des signataires fait craindre une attitude similaire de l’autre. La volonté de l’Ouest de « faire le pack » va aussi se traduire par la prise de sanctions contre la Russie et/ou ses affiliés. Progressives et importantes ? On ne sait pas bien dire Hic et Nunc. Mais elle participera d’un affaiblissement de l’économie russe (dans quelles proportions ?) et renforcera au sein des lieux de pouvoirs les milieux sécuritaires au détriment des tenants de l’efficacité économique.

Finissons justement par cette question des sanctions économiques. Un jeune historien vient de publier un intéressant livre sur le sujet. Il s’agit de Nichols Mulder et le titre de l’ouvrage édité par Yale University Press est The Economic Weapon (the rise of sanctions as a tool of modern war). La thèse défendue est la suivante : les sanctions ont été créées comme un antidote à la guerre, mais avec le temps elles sont devenues une alternative à la guerre, en perpétuant des conflits au lieu de les désamorcer. L’expérience de l’entre-deux-guerres montre que celles-ci ont renforcé le nationalisme et derrière cela miné le libéralisme, affaibli la coopération internationale et mis en danger la paix mondiale. Rien que cela ! Et l’auteur de se référer à Keynes. Dans une lettre (non publiée) de 1924 à la Société des Nations, il insiste sur la préférence à donner à l’assistance au(x) pays agressé(s) par rapport à sanctionner le(s) pays agresseur(s). En faisant par ailleurs une remarque qui raisonne aujourd’hui après toutes ces années de sanctions imposées à la Russie : la logique du « toujours plus » accroît la résistance du pays ciblé (l’économie n’est qu’une des dimensions à prendre en compte). La thèse ébranle ; le « mieux » peut-il être à ce point l’ennemi du « bien » ? Si oui, faut-il alors noircir les perspectives ?

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