Dans son analyse, Romane Ballin (Auris Gestion) se réjouit de la fin probable du plus long shutdown de l’histoire américaine, qui devrait permettre le retour des statistiques officielles et dissiper une source majeure d’incertitude. En attendant, les investisseurs se sont jetés sur des données privées, comme l’enquête Challenger, qui suggère une montée des suppressions d’emplois — en partie liée à l’IA — et alimente les anticipations d’une possible baisse de taux dès décembre.
La fin du plus long « shutdown » fédéral de l’histoire paraît enfin à portée de main. Ce week-end, la scission d’une partie des sénateurs démocrates a permis au Sénat d’adopter un accord visant la réouverture des services publics essentiels jusqu’au 30 janvier. Le texte doit désormais franchir l’étape de la Chambre des représentants avant d’être validé par Donald Trump, mais il s’agit déjà d’une très bonne nouvelle.
Si peu d’américains auraient accepté une paralysie prolongée du transport aérien provoquée par le shutdown – surtout à l’approche de Thanksgiving – côté marchés, c’est avant tout le retour des statistiques économiques officielles qui est salué. Jusqu’ici, elles n’arrivaient qu’au compte-gouttes. À tel point que des données privées, habituellement reléguées au second plan, ont suffi à faire réagir les investisseurs jeudi dernier, notamment l’enquête du cabinet Challenger, Gray & Christmas. Bien que cette enquête soit traditionnellement volatile — reposant sur les annonces relayées dans les médias plutôt que sur des suppressions de postes effectives — et peu corrélée aux chiffres du Bureau of Labor Statistics (BLS), les investisseurs se sont largement attardés sur ses conclusions : le marché du travail se détériore. Selon le cabinet, les entreprises américaines ont annoncé en octobre quelque 153k suppressions d’emplois, motivées par des mesures d’économies mais aussi par le recours croissant à l’intelligence artificielle. Il s’agit du plus haut niveau pour un mois d’octobre depuis 2003 rappelle Andy Challenger, directeur commercial du cabinet. Ces chiffres sont d’ailleurs peu étonnants au regard des multiples plans sociaux récemment dévoilés. Derniers exemples en date : Target, qui prévoit la suppression de 1 800 postes — près de 8 % des effectifs du siège — et Amazon, qui envisage de réduire 14 000 emplois.
Quoiqu’il en soit, si ces données restent encore insuffisantes pour dresser un diagnostic fiable sur la santé du marché de l’emploi, elles n’ont pas empêché les investisseurs d’anticiper une nouvelle baisse des taux de la Fed dès décembre. Le rendement du 2 ans américain a ainsi reculé de 7 points de base jeudi ! Pourtant, plusieurs responsables de la banque centrale appellent à la prudence, à l’image d’Austan Goolsbee (Fed de Chicago) ou de Beth Hammack (Fed de Cleveland). J. Powell souligne lui-même que le marché du travail ne montre, pour l’heure, qu’un « refroidissement très progressif ». Les données d’ADP vont dans le même sens avec un rebond des créations d’emplois en octobre (+42k), après une contraction en septembre (–32k). Ce n’est d’ailleurs pas le seul indicateur à s’être redressé.
L’indice ISM des services est repassé en zone d’expansion, atteignant 52,4 en octobre, contre 50,0 le mois précédent. Cette amélioration reflète à la fois un regain de la production et une progression marquée des nouvelles commandes, malgré des vents contraires persistants, notamment sur le front tarifaire. Sur ce point, le climat sino-américain semble d’ailleurs s’adoucir. Pékin a abaissé de 24 % ses droits de douane sur les produits américains pour un an, en réponse au décret signé par le président Trump réduisant de 20 % à 10 % les tarifs liés au fentanyl.
Si ces signaux sont bien accueillis, une nouvelle incertitude apparaît : la décision à venir de la Cour suprême sur l’utilisation de l’IEEPA (International Emergency Economic Power Act) comme base juridique pour instaurer des droits de douane réciproques. Scott Bessent s’est dit confiant à l’issue des auditions, tout en rappelant qu’une éventuelle invalidation ne ferait pas disparaître les droits existants, mais conduirait à les remplacer par d’autres dispositifs législatifs. Mais un tel scénario ouvrirait tout de même une nouvelle phase d’incertitude….
Dans ce contexte agité, les indices actions ont accusé de nettes baisses sur la semaine, avec les valeurs technologiques en première ligne alors que les niveaux de valorisation restent élevés. Le Nasdaq recule de 3 %, signant ainsi sa plus forte baisse hebdomadaire depuis la fin mars. Même tendance en Europe, où l’Euro Stoxx 50 cède 1,7 %. La question budgétaire y suscite également des inquiétudes : la France peine à présenter un projet de budget conforme dans les délais, tandis que le Royaume-Uni cherche encore des leviers pour assainir ses finances publiques.
Dans ce contexte, la Banque d’Angleterre a opté pour le statu quo. Mais le vote très serré (5-4) et la tonalité de sa communication laissent entrevoir une possible baisse des taux de 25 bps dès décembre.
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