Subjectivité de la valeur et de l’information

Par Thibault Le Flanchec, PhD.

L’importance de la praxéologie (Science de l’action humaine) comme épistémologie est essentiellement la conséquence de l’interprétation du problème économique fondamental. Étant donné que l’économie est un processus dynamique de la coordination sociale, durant lequel la multitude d’individus créer et propage des informations jusque-là encore inconnues, par le biais de moyens novateurs, nous ne pouvons qu’interpréter la catallactique (le marché) de façon subjective. Il en découle deux aspects majeurs, la subjectivité de l’information, et la subjectivité de la valeur.

Le principe de subjectivité de la valeur fût quelque peu oublié ou délaissée après Jean-Baptiste Say, ce n’est qu’avec l’école Autrichienne et Carl Menger puis Ludwig von Mises et Friedrich Hayek que ce principe reprit de l’ampleur.

Le principe de la subjectivité de la valeur avait été infréquenté au profit de la théorie de la valeur-travail exposé par Smith, décrivant la valeur comme provenant du travail effectué pour obtenir le bien : « Le prix réel de chaque chose, ce que chaque chose coûte réellement à celui qui veut se la procurer, c’est le travail et la peine qu’il doit s’imposer pour l’obtenir. »[1] Paradoxalement Marx reprendra cette théorie.

Mais alors, si le prix dépend du temps de travail effectué pour acquérir un bien, pourquoi un homme sera prêt à payer un repas 50€ en haut d’une station de ski alors que le prix du même repas sera de 20€ dans son appartement de location en station ? Pourquoi il sera prêt à payer plus cher un verre d’eau au beau milieu du Sahara plutôt qu’à Brest ? La réponse se trouve sans doute dans l’utilité trouvée par le skieur à rester en haut de la station, à éviter de perdre du temps pour descendre, ou peut-être parce qu’il a un accès simple à l’eau à Brest… L’utilité éprouvée par le skieur ou par la personne dans le Sahara ou à Brest influe sur le prix qu’il sera prêt à payer, ces exemples peuvent être multipliable à l’ensemble des situations d’achats.

En fait, la subjectivité de la valeur découle de la théorie de la valeur et du marginalisme soutenues par Walras, Jevons et l’école Autrichienne d’économie dont en premier lieu Menger. Cette théorie fût un des catalyseurs de la scission entre les actuels économistes néoclassiques et les économistes classiques. L’utilité marginale se distingue en soutenant que l’utilité d’un bien ou d’un service évoluera en fonction de sa quantité. Si nous avons soif, nous serons prêts à payer cher un verre d’eau, alors qu’après avoir bu 2-3 ou 4 verres, nous n’accorderons qu’un faible prix pour un verre supplémentaire car il nous sera moins utile.

Cette vision est nouvelle pour l’époque puisque les auteurs classiques comme Smith ou Ricardo, mais aussi Marx… formulent une théorie objective de la valeur. Brentano[2] élabore une proposition pour comprendre la raison pour laquelle ces auteurs prônent une théorie objective. À l’époque de ces auteurs, l’ambition était de conduire les Sciences de l’homme au niveau des Sciences de la nature (quantifiable), voulant légitimer au maximum leurs théories, ces économistes souhaitaient formuler leurs travaux avec un aspect chiffrable et objectif. Encore aujourd’hui de nombreux économistes cherchent à expliquer l’économie et ces aléas par les mathématiques. Il s’agit sans doute d’une des raisons expliquant la faible qualité des prévisions boursières et financières…

Au-delà du marginalisme, le subjectivisme est décrit comme l’impossibilité pour un acteur économique de connaitre les préférences, les dotations ou encore les savoirs et stratégies d’un autre acteur économique, celui si étant particularisé comme subjectif.[3]

Notre article introduit que l’analyse économique ne peut apporter une coordination des activités par la connaissance mutuelle des acteurs économiques, puisque ceux-ci ne bénéficient pas assez de connaissances des uns et des autres. Cet écart irréfragable entre informations et connaissances conduit l’acteur économique à passer à coter d’opportunités tangibles car lui étant inconnues. Peter Bottke[4] avance que c’est principalement ce critère, mit en lumière par l’école Autrichienne qui la distingue du reste des écoles économiques. Pour appuyer cela, la logique nous amène à proposer que la connaissance aura toujours un train de retard sur l’information car celle-ci est évolutive. Thierry Aimar souligne ce fait dans son article L’école Autrichienne d’économie, une problématique de l’ignorance : du subjectivisme à la neuroéconomie, en mentionnant les travaux de l’école d’asymétrie de l’information. D’après cette école, les acteurs économiques ne disposent pas de la même information, les offreurs profitent d’une meilleure connaissance de leurs marchandises que les clients, cela occasionnant un aléa moral dû à une désorganisation du marché par un transfert d’information erronée.

L’école Autrichienne et l’école d’asymétrie de l’information se retrouvent globalement sur la différence réelle entre l’information et la connaissance, mais l’école Autrichienne va plus loin en indiquant que cet écart n’est pas la résultante de la volonté de l’offreur de caché ou de déformer l’information, mais réside dans l’ignorance même de l’offreur ne pouvant connaitre toutes les informations car celui-ci est comme tous les autres, en action. L’action ne permettant pas d’analyser l’information elle-même en constante évolution car fluctuant en fonction des actions des acteurs.

La catallactique sous l’angle praxéologique

« La stabilité et l’immobilité ne se trouvent jamais et nulle part dans l’univers. Le changement et la transformation sont des traits essentiels de la vie. Tout état de choses est transitoire ; toute époque est époque de transition. Il n’y a jamais dans la vie humaine ni calme ni repos. La vie est un processus et non la persistance d’un statu quo. »[5]

L’homme est réellement dans une recherche constante de nouvelles fins, et donc de nouveaux procédés, de nouvelles méthodes, tout en y associant son expérience passée. Voltaire disait bien que l’homme est né pour l’action : « L’homme est né pour l’action, comme le feu tend en haut et la pierre en bas. N’être point occupé et n’exister pas est la même chose pour l’homme. »[6] Logiquement, cette évidence nous amène à penser que l’économie ne peut être étudiée, analysée, si elle n’est pas considérée comme une composante de la généralité de l’action humaine.

Mises décrit la praxéologie comme le traitement de l’action humaine en tant que telle, d’une façon universelle et générale. Ce traitement est indifférent aux conflits de l’ensemble des écoles dogmatiques ou encore des doctrines éthiques, il est universellement valable et absolument et simplement humain. L’induction utilisée par l’école néoclassique dans l’optique de valider les lois économiques est réfutée par la méthodologie praxéologique.[7] Pour comprendre la différence entre une gestion de portefeuille par le moyen d’un algorithme et une gestion fondamentale (value-investing), il est radicalement capital de comprendre l’importance de la praxéologie. La praxéologie peut être un outil dans un cadre épistémologique lié à l’économie. Présentement le domaine catallactique est notoirement influencé par des méthodologies objectivistes, positivistes, et donc quantitativistes, méthodes réfutées logiquement par le subjectivisme inhérent à l’agir humain.

Christian Schmidt[8] rappelle que bien que la praxéologie soit constituée des actions humaines, et même si celles-ci sont usuellement élaborées de manière rationnelle, elles restent subjectives. Cela peut être un argument pour expliquer le manque d’études scientifiques formées autour de cette méthode. Pour autant en 1962, Rothbard[9] a cherché à remettre en avant l’intérêt de l’école Autrichienne. Il a notamment conduit une réflexion au sujet de la praxéologie. Il en arrive même à rajouter le fait que la praxéologie regroupe l’ensemble des propositions scientifiques que l’on peut logiquement déduire de l’axiome de l’action humaine.

La théorie économique traite des hommes et de leurs interprétations personnelles, non des choses matérielles. Les biens, les monnaies, et toutes les autres notions de l’action humaine, ne sont pas des choses naturelles au sens scientifique, mais simplement des composants de l’agir humain. Chercher à répondre à des composants valorisés par l’homme, avec une méthodologie d’équilibre, comme cela peut être le cas pour les sciences telles que la physique ou encore la chimie, s’est se tromper dès le départ d’un point de vu méthodologique. Et pourtant, la plupart pour ne pas dire toutes les décisions ou théories économiques et financières actuelles ont pour substruction la théorie de l’équilibre.

Maintenant que la praxéologie est définie, nous comprenons aisément son utilité pour l’étude de la catallactique. Nous comprenons tout autant que la méthode mathématique peut être utile pour présenter un principe, mais cette méthode ne permettra pas d’empoigner la quiddité des phénomènes économiques. Hayek va encore au-delà en indiquant qu’utiliser les méthodes des sciences de la nature à l’économie relève de l’illusion scientifique.[10]

L’industrie du capitalisme financier devrait plus que jamais adhérer à ce principe d’inconstance dans l’action humaine, façonnant la catallactique. Si l’homme est capable de prédire l’avenir avec des modèles mathématiques, pourquoi de vastes crises boursières viennent ruiner ces acteurs et la société dans son ensemble. Si la technologie et les algorithmes permettent le développement de prévisions fiables, pourquoi la liste des crises financières s’étoffe encore plus ces dernières années ?

Comme nous avons pu l’observer par le passé, certains hommes ont essayé d’utiliser les sciences naturelles pour en faire usage au cœur des Sciences humaines, John Meriwether en est une incarnation parfaite. Accompagné de deux prix Nobel d’économie, Myron Scholes et Robert Merton, Meriwether a totalement ignoré l’angle praxéologique de la catallactique et s’est engagé dans une gestion purement mathématique pour son fonds spéculatif Long Term Capital Management. Le résultat de ce type de méthode est relativement simple, une faillite retentissante. Fanatique de croyances fallacieuses, il reste motiver dans le dessein d’appliquer une méthodologie utile aux Sciences naturelles, aux Sciences sociales et recréer son fonds, expliquant que le problème émanait d’une erreur dans la formule. Résultat final, une faillite proche de faire chavirer l’ensemble des marchés financiers.

L’économie ne peut et ne pourra jamais être associée aux méthodes utiles aux Sciences naturelles. Dans une société libre, l’individu est indépendant et cherche constamment à faire évoluer sa situation au profit d’un futur plus enviable. Mépriser la puissance de l’action individuelle et du temps est la preuve d’une incontestable et excessive confiance en soi, voire d’une crânerie irresponsable. Une croyance aux antipodes d’une réflexion raisonnable, surgissant plus riveraine d’une élucubration irresponsable.

Références

[1] Smith, A. (1991). Recherches sur la nature et les causes de la richesses des nations. Flammarion. [2] Feuerhahn, W. (2005). Une lecture de la théorie de l’utilité marginale et la loi fondamentale de la psychophysique de Max Weber. Revue française de sociologie, Vol 46, pp. 783-797. [3] Aimar, T. (2010). L’école Autrichienne d’économie, une problématique de l’ignorance : du subjectivisme à la neuroéconomie. Revue d’économie politique, Vol 120, pp. 591-622. [4] Boettke, P. (2002). Information and knowledge : Austrian Economics in Search of its Uniqueness. The Review of Austrian Economics, Vol 14, n° 4, pp. 263-274. [5] von Mises, L. (septembre 2014). La mentalité anticapitaliste. Paris: Institut Coppet. [6] Lagarde, A., & Michard, L. (1985). XVIIIe Siècle : Les grands auteurs français du programme. Paris: Bordas. [7] Aimar, T. (2002). Commentaire sur “économie et connaissance” de F.H Hayek. Cahiers d’économie Politique, n° 43, p 105-118. [8] Schmidt, C. (2004). La praxéologie en question. Le débat, n° 128, pp. 107-114. [9] Gloria-Palermo, S. (2013). L’école économique autrichienne. La découverte. [10] Garrouste, P. (1994). Carl Menger et Léon Walras à propos de l’utilisation des mathématiques en économie. Économie et Société, n° 20-21, pp. 11-27.
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