Vers un nouveau supercycle pour les matières premières ?

De fin 2019 à mi 2022, les prix spot d’un panier regroupant les quatre grandes familles de matières premières ont augmenté de 61,34 %.

Toutes n’ont toutefois pas avancé au même rythme, avec des progressions bien supérieures pour l’énergie et les récoltes agricoles. Sur la seconde partie de 2022 et en ce début 2023, la tendance s’est toutefois inversée pour des raisons conjoncturelles. La crise sanitaire, puis la guerre en Ukraine ont, malgré tout, renforcé l’idée de l’émergence d’un nouveau « supercycle » structurel pour les matières premières.

Quels sont les facteurs alimentant cette idée ?

La méthode la plus communément acceptée afin d’identifier un « surpercycle » consiste à caractériser l’oscillation du prix des matières premières autour d’une tendance de (très) long terme. La littérature économique s’accorde ainsi sur quatre supercycles. Le premier lors de l’industrialisation des États-Unis au début du 20ème siècle, le second à la mise en place du réarmement des années 30, le troisième dans le prolongement de la réindustrialisation des années 50-70, le quatrième enfin correspond à l’essor des BRICS[1], en particulier la montée en puissance de la Chine. Ces derniers accompagnent des évolutions civilisationnelles et des phases d’industrialisation profondes. Ils coïncident également avec des chocs de demande engendrant une inadaptation temporaire de l’offre de matières premières. Ces cycles convergent ensuite vers un nouveau point d’équilibre, et durent ~30 ans en moyenne.

Depuis la crise sanitaire, et plus encore depuis la guerre en Ukraine, un narratif de ce type s’est peu à peu construit autour des conséquences immédiates de ces deux évènements, qui accentuent également des facteurs plus structurels.

Plusieurs éléments militent ainsi pour la naissance d’un nouveau “surpercycle”

La transition écologique en premier chef (initiée aussi bien par les États que les entreprises), qui entraîne dans son sillage des besoins colossaux en métaux industriels, terres rares, semiconducteurs… pour l’électrification des véhicules ou encore les infrastructures vertes. Les aléas du dérèglement climatique dont les répercussions affectent les récoltes agricoles. Le sous-investissement dans les capacités de production en énergies fossiles, et par extension celui nécessaire à la transition énergétique. Mentionnons également la volonté de réarmement des nations en raison de la guerre en Ukraine et de l’accroissement des tensions géopolitiques. L’indépendance énergétique des États a également dû être repensée, de même que l’idée d’une relocalisation de certaines chaînes d’approvisionnement. Enfin, l’Inde et le continent africain pour lesquels la poursuite du développement économique pourrait contribuer à une hausse de la demande en matières premières.

De l’autre côté de la balance, d’autres facteurs viennent modérer certains de ces points. Les notions de sobriété et de durabilité s’inscrivent dans une évolution des usages, qui prône une consommation plus raisonnée et moins intensive en énergie. L’innovation technologique dans le domaine du recyclage des matériaux est en outre au cœur d’une transition moins intensive en métaux et terres rares. D’autre part, et même si la thématique de réouverture en Chine pourrait favoriser certaines matières premières à court terme, la croissance du pays marque le pas depuis la crise sanitaire et dévie sensiblement de sa tendance précédente.

Que ce nouveau supercycle se matérialise totalement ou partiellement, les conséquences au long court pour les investisseurs semblent bien réelles. Le concept d’un monde avec plus de volatilité macroéconomique (inflation, production industrielle…) pour les années à venir – comme nous l’écrivions l’an dernier – s’enracine notamment avec les facteurs mentionnés plus haut. Les stratégies d’investissement pourraient donc s’adapter en intégrant des briques aux styles polymorphes (ni vraiment croissance ni vraiment value), embrassant notamment les mégatendances structurelles au sens large (actifs tangibles liés à la transition énergétique, innovation de rupture, entreprises vertueuses et résilientes…).

Le phénomène de hausse des matières premières qui s’apparentait davantage à une reprise économique post-covid soutenue, prend une tout autre allure depuis la guerre en Ukraine. Ces bouleversements s’inscrivent désormais dans un narratif plus global. Reste maintenant à penser le rôle des États et l’action des banques centrales face à ce potentiel nouveau paradigme…

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